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L’Abysse et les Psychotropes

Par kAzIm

L’Abysse et les Psychotropes

Ce jour ou soir je rencontrai l’Abysse…

La Ténèbres infinie, Le Vide sans fin.

J’ai glissé dans le ?

Mon corps a explosé.

Ma personnalité s’est dissoute.

Le Néant m’a aspiré de par bouche du Trou Noir.

Il m’a pénétré de ses yeux sombres,

Et a foudroyé ma conscience.

Sa lourde présence pesait partout en moi,

Je n’existais plus.

Point de Lumière, de volonté, pas de mouvement, de bruit.

Tout dans cet espace me fait penser à la mort.

La mort omniprésente, Sans Limite, Silencieuse.

Je suis véritablement Mort.

Exilé de moi-même,

Sans rien,

Flottant,

Dans un Univers Intemporel et Imperceptible

Et pourtant si Présent, Si Plein, Si Vide.

Je restais là un temps indéfinissable, une seconde,

Une Eternité.

Ce court essai a pour but de présenter divers éléments sur ce que l’on appelle l’Abysse et quelques pistes pratiques concernant l’utilisation des psychotropes afin d’en faire l’expérience.

La rencontre avec l’Abysse a souvent été décrite de manière plus ou moins convaincante par Crowley et divers occultistes contemporains tout au long du 20ème et 21ème siècle. Le mystère et l’insondabilité qui accompagnent les récits la mettant en scène ont sans doute d’ailleurs largement contribué à en faire sa popularité. Généralement, elle marque une étape capitale dans la recherche spirituelle du magicien car l’on dit qu’il ressent sa personnalité être dissoute en un état transcendantal.

L’Abysse est souvent associée à la non-séphira Da’ath, sphère de la Connaissance.

Elle est ce lieu Vide, Sans Forme qui sépare la Triade Divine du monde de l’intellect et de l’ego de l’Homme. Le terme de Connaissance Mystérieuse lui a été donné car en celle-ci la Sagesse (Chokmah) se combine avec la Compréhension (Binah) et est associée à un niveau matériel à l’influence de Tiphereth (l’Harmonie, l’Équilibre). Elle rassemble ainsi en un même lieu les forces d’attraction positives et négatives de l’Univers et pour cette raison elle est décrite comme un endroit de grande tension où coexistent des pôles énergétiquement opposés.

Lion Schaya nous dit qu’elle se rapporte à l’Omniscience ou à la Conscience Universelle de Dieu qui, proprement parlant, n’est pas une Sephira, mais correspond à la présence cognitive de celui-ci en chacun de nous. ». Colin Low, dans le Necronomicon FAQ précise : « Da’ath a un aspect dual ; d’une part, c’est notre connaissance du monde des apparences, le corps des choses qui constituent nos croyances et véhicule l’illusion d’identité, d’ego et de distinction. D’autre part, c’est la révélation, la connaissance objective qu’on nomme souvent gnosis. La transition entre la connaissance du monde des apparences et la révélation impose d’avoir expérimenté l’Abysse, l’abolition du sens de l’ego, la négation de l’identité. De l’intérieur de l’Abysse, l’identité est impossible. C’est le chAos, l’informe. Elle contient les graines de l’identité. C’est de là qu’une infinité de portes s’ouvrent, chacune d’entre elles étant un mode d’existence. »

L’Abysse ou Abîme se retrouve aussi sous diverses formes dans d’autres traditions ésotériques. Elle est le pont de Heimdall dans la Magie Runique, symbolisé par la rune « Haegl » (la grêle), la porte des Hashmalim dans le Shiour Qomah ou même la « Porte de l’Eclair », « lie-chhiu » comme l’appelle le mage tibétain dans les carnets secrets de Marco Polo.

De Manière générale l’Abysse est décrite comme un endroit de Vide et de Terreur dans lequel la personnalité est comme déchirée et éparpillée aux antipodes de l’Univers. Crowley précise que pour passer de l’autre côté de l’Abysse, le mage doit s’identifier au démon Chorozon, dont la nature est dispersion, et ce sans être déstabilisé. Ainsi qu’ il est dit dans le rituel énochien de la Tour de Guet :

« Je ne fléchis pas devant ce splendide monde obscur, à l’intérieur duquel résident continuellement une profondeur infidèle et des enfers enveloppés de ténèbres, se délectant d’images intelligibles, abruptes, torsadées. Un Abysse sombre continuellement en mouvement, épousant toujours un corps sans lumière, sans forme et vide. »

Chorozon est assimilé à une immense force qui rassemble toutes les énergies non manifestées de l’inconscient humain. D’après Peter Caroll, ces dernières s’apparentent aux effets secondaires obsessionnels issus de la créativité inconsciente. Lorsque le mage glisse dans l’Abysse, c’est comme s’il devenait provisoirement le Lieu, comme si cet espace vide sombre et infini prenait place dans tout son corps. Ici beaucoup d’expériences se rejoignent. La plupart d’entre elles décrivent la perception d’un œil ou d’un regard perçant qui vient scruter l’âme du mage pour voir s’il est apte à passer.

Le mage et l’Abîme se confondent alors en deux entités qui s‘interpénètrent en un moment hors du Temps ; et ainsi il est dit « l’Abîme appelle l’Abîme ». Si le mage est autorisé à passer la Porte alors les Anges du Lieu viendront le chercher et lui permettront d’avoir accès aux mondes bouddhiques situés aux frontières de la création.

« Et, toute vie en étant absente, les gardiens de l’abîme ordonneront aux anges des vents de passer. Et les anges déposeront ta poussière dans la Cité des Pyramides. »

C’est bien gentil tout ça mais comment on fait ?

Pour rencontrer l’Abysse Crowley préconise d’unir toute idée à son contraire :

« Chaque pensée étant séparation, le Remède consiste à unir Chacune d’elles, avec sa pensée Contradictoire… Tu les uniras par une véhémence de l’Esprit, vive comme la Lumière, pour rendre l’Extase spontanée. Il faut donc avoir parcouru ce sentier de l’Antithèse, en connaissant parfaitement toute Énigme ou Problème, afin que soit prêt ton Esprit. (…) l’Essence de cette Méthode est la solution, et la destruction de toute complexité par le Déferlement extatique qui survient lorsqu’un élément s’accomplit grâce à son complémentaire et s’annihile puisqu’il disparaît en tant qu’Existence séparée. »

Ainsi Crowley nous décrit le processus mental permettant d’obtenir la dissolution de l’ego ou de la personnalité. Il nous propose d’annihiler toute complexité mentale et toute impression par la mise en opposition quasi instantanée de celles-ci avec leur contraire.

Apportons ici quelques précisions : Notre personnalité et nos processus mentaux sont en grande partie construits sur des systèmes de défenses répondant à nos angoisses archaïques. D’après la psychanalyse nous utilisons de manière plus régulière certains fonctionnements mentaux que d’autres, pour pallier à ces angoisses.

Ainsi les habitudes rassurent.. Un exemple pathologique de ce type de comportement peut se retrouver chez les personnes affectées par des TOC (Troubles Obsessionnels Compulsifs) . Ces dernières doivent constamment répéter le même geste car c’est l’unique manière qu’elles ont trouvé pour calmer la peur du moment.

Ceci dit, chacun de nous utilise naturellement ces fonctionnements de défense.

Nous nous sommes pour ainsi dire auto-programmés afin de rendre nos vies plus agréable ; et comme certaines situations de stress reviennent couramment, nous avons développé une méthode constituée de réactions types que nous utilisons assez systématiquement. Ce que Crowley nous propose ici, c’est en fait de déprogrammer ces processus afin de revenir à leur source. En théorie cela semble accessible mais lorsque l’on aborde la pratique les choses se corsent.

Pour mettre en place ce processus le mage peut travailler sur des rituels, ainsi les personnes accoutumées à la magie énochienne ont pu par ce moyen avoir des résultats convaincants. Néanmoins la pratique d’une telle magie peut sembler de prime abord complexe et a souvent été décrite comme potentiellement dangereuse. L’utilisation des psychotropes tels les champignons hallucinogènes, la mescaline, le LSD ou le LSA peut alors offrir une alternative qui a été expérimentée avec succès par le Maître Therion lui même.

Avant de continuer je tenais à émettre quelques mises en garde quand à la consommation de psychotropes.

Comme nous le verrons plus loin ces derniers ont tendance à nous révéler de manière parfois directe et abrupte notre univers intérieur. Cette expérience peut être assez traumatisante pour les personnes qui ont des blocages ou qui n’ont pas résolu certains problèmes psychologiques. On peut ainsi être confronté à ses « démons » intérieurs et ne plus faire la différence entre les hallucinations causées par les altérations chimiques liées à l’absorption de la substance et la réalité. D’ailleurs, dans tous les rituels shamaniques utilisant ce type de pratiques, le shaman est là pour guider l’esprit et les visions du consultant afin qu’il ne soit pas uniquement en présence de ses peurs et de ses angoisses. Il est donc nécessaire que le mage qui tente ce genre de pratique en solo soit en bonne santé mentale et physique.

La technique

L’un des effets lié à la consommation de plantes psychoactives est de changer le fonctionnement de certains neurotransmetteurs (ici, en particulier, la sérotonine) et donc de modifier certains processus mentaux. Ainsi, le consommateur de ces substances a accès subitement à une quantité indescriptible d’informations ; les formes et les couleurs sont différentes, tout est plus riche, plus dense, plus complexe, plus symbolique ; et certaines parties de notre inconscient vont s’exprimer plus naturellement, par la projection d’hallucinations visuelles ou par la mise en relation de correspondances entre différents éléments.

Mais, la surcharge d’information peut aussi amener à la déconstruction d’un mode de pensée rationnel. Et c’est cette expérience que le magicien doit rechercher car elle est le commencement du processus menant à l’Abysse.

Cette mécanique de déprogrammation peut être déclenchée lors d’une expérience psychédélique en communiquant avec son environnement. A chaque phrase ou à chaque question à laquelle il doit répondre, le magicien devra essayer de se laisser submerger par le nombre de possibilités de réponses possibles ou par l’absence totale de celles-ci. Il faut qu’il déconstruise toute suite de pensées logique, tout syllogisme et se concentre sur le Vide, comme s’il perdait sa capacité à raisonner. Il peut s’aider en s’imaginant douter, en provoquant un état où il n’est plus sûr de rien, où toute réponse qu’il va formuler lui semblera incorrecte, ou même honteuse. Peu à peu il devrait pouvoir se rendre compte que toute sa pensée se structure en un ensemble de mécaniques plus ou moins automatiques, d’habitudes, et que véritablement « Rien n’est Vrai ». Il devra faire une « mise en Abîme » avec ses idées et chercher la base de tout raisonnement logique en remontant à travers celui-ci par la pratique de la contradiction systématique. Il faut qu’il vive une véritable perte de repère en anéantissant tout élément de réflexion pour parvenir à sa source. Or ceci peut être facilité par la modification du comportement des agents de transmission cérébrale que fournit la substance psychotropique.

La Visualisation

Pendant tout ce temps il faut que le mage sente le Néant l’envahir, comme s’il était aspiré. Il peut tenter de se visualiser aspiré par un trou Noir qui s’élargit ; où tout ce qui entoure le trou, ses impressions, sa personnalité, tombe en ruine, s’écroule et disparaît. Physiquement il peut commencer à sentir son corps s’éparpiller, comme si chacune de ses molécules était attirée aux plus profond de l’Univers. Il doit s’imaginer être irrésistiblement attiré par le Néant et se représenter alors sauter dans cet espace Vide. Toute sensation qui rappelle l’absence de frontière doit être inspectée et peut être un élément déclencheur pour rentrer dans l’Abysse. Un ami, lors de ce type d’expérience m’a rapporté sentir sa bouche comme une « boîte sans frontière ». Ce genre de ressenti peut être une clé pour glisser dans le Néant de Da’ath.

Faire l’expérience de l’Abîme peut être très déstabilisant, voir bouleversant. La sensation de Mort, de Néant et de Vide que l’on ressent en ce lieu est Infinie, et le Temps n’existe plus en un tel endroit si bien qu’on peut avoir l’impression d’y rester une Eternité. Cependant elle amène d’autres perspectives dans la recherche du magicien en repoussant encore et toujours les portes de sa Conscience.

« Le salut ne s’obtient pas à un prix raisonnable. La raison est une impasse, la raison est une damnation. La folie seule, la divine folie, ouvre la voie. »

L’Abysse et les Psychotropes, kAzIm

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