Musique

L’éveil du son

L’éveil du son

Par Pierre Feuga

Ce texte est un court extrait du chapitre « La voie des mantra » de l’ouvrage Tantrisme. Doctrine, pratique, art, rituel, de Pierre Feuga, paru chez Dangles en 2010.

« Il n’existe pas, dans toute la tradition tantrique, de sujet plus touffu, plus complexe, plus difficile à exposer et à comprendre que celui des mantra. On peut cependant d’autant moins l’éluder que le tantrisme tout entier a souvent été défini comme la « science des mantra » (mantra-vidyâ) ou la « voie des mantra » (Mantrayâna, nom primitif du tantrisme bouddhique) […]. Il faut, de plus, noter que cette importance capitale attribuée aux mantra se retrouve dans tous les courants tantriques (jaïnisme compris). Nombre de mantra, du reste, leur sont communs […]. Saluer la place centrale et œcuménique que le mantra occupe dans le tantrisme n’est certes pas oublier celle qu’il tenait déjà dans tradition hindoue, même avant l’apparition des Agamas. Les ethnologues ont relevé, dans certaines cérémonies initiatiques et magiques des tribus aborigènes de l’Inde (Bhils, Santals, etc.), des incantations qu’on pourrait qualifier de « mantriques », soit qu’elles aient été empruntées à des modèles hindouistes, puis déformées plus ou moins, soit qu’elles les aient précédés […]. Tout hymne et même tout passage védique a valeur de mantra. Bien avant l’époque tantrique, la récitation des formules rituelles constituait à elle seule un acte sacrificiel, paré d’un haut prestige.

[…] En ce domaine donc, comme en bien d’autres, le tantrisme ne rejette pas le passé. Il amplifie, systématise, modèle à des fins initiatiques un procédé familier à toutes les traditions de l’Inde et des pays voisins. C’est avec lui surtout que le mantra devient cette puissance sous forme de son, cette énergie consciente et vivante laquelle les dieux eux-mêmes sont contraints d’obéir.

[…] À la plus primordiale de toutes les polarisations, celle de Shiva et Shakti,  correspond celle du Son (shabda) et du Sens (artha) ; on pourra dire ultérieurement : de l’expression et de l’objet désigné, du nom et de l’objet nommé. Mais, au niveau le plus principiel, celui des tattva « purs », l’ « autre » n’existe qu’à l’état germinal et n’a pas encore acquis un caractère d’extériorité. À ce stade, l’artha n’est pas un objet, mais une signification idéale (presque au sens platonicien), un « signifié éternel ».

La différenciation ne commence réellement qu’à partir des catégories « pures-impures » ou « semi-pures » par l’éclatement du Point métaphysique originel (Parabindu) : c’est alors que l’ensemble des « lettres » se déploie en formes distinctes. Il doit être bien entendu toutefois qu’il s’agit de lettres subtiles et non matérielles, dans un rapport analogue à celui que le pythagorisme établit entre les Nombres et les chiffres. On appelle les composantes de cet alphabet transcendant mâtrikâ (« petites mères ») ou bien bîja ( « graines » ; « semences », « racines »). Ces sons « non audibles » par l’oreille physique ont pour contrepartie formelle des « lumières » foudroyantes, des sortes d’« éclairs » invisibles par l’œil ordinaire. La manifestation subtile tout entière, aussi bien dans son état macrocosmique (hiranyagarbha, l’ « embryon d’or ») que microcosmique (taijasa, le « lumineux »), est composée de ces sons et de ces lettres : lumières sonores et sons lumineux, simultanément.

Dans le domaine suivant, celui des catégories « impures » (correspondant, rappelons-le, au monde sensible et à l’état de veille), la scission, désormais consommée, entre sujet et objet, connaissant et connu, aboutit, sur le plan sonore, à une séparation entre langue parlée (vaikharî vach) et objet que la voix désigne (rûpa). Il n’existe plus de relation directe entre parole et objet. Le nom, devenu conventionnel et variable selon la multiplicité des langues, n’évoque plus la chose en soi ni l’énergie, la shakti intrinsèque de cette chose ; il n’est plus qu’une simple représentation sensible, une image qui fluctue selon les races, les civilisations, les époques, etc. Le mot « feu » n’évoquera des flammes qu’à un homme qui entend le français, et il ne lui donnera certes aucun pouvoir pour allumer le bois dans sa cheminée.

À la lumière de la doctrine ainsi résumée apparaissent un peu mieux l’origine et la finalité des mantra. Nés sur le plan causal, ceux-ci veulent aider l’individu incarné à réintégrer le même plan. Ce que vise cette discipline, c’est un état où le nom redeviendrait la voix même de la chose nommée. Le pouvoir d’un être divin, démoniaque, humain ou autre, réside dans son nom, dans son mantra. Connaître ce mantra, l’énoncer et le répéter selon les règles, c’est établir à coup sûr un contact entre l’être invoqué et son invocateur ; bien plus, c’est l’attirer, voire l’obliger à répondre à son nom éternel et occulte. Idée magique si l’on veut, mais que justifie peut-être le souvenir, la nostalgie d’une langue universelle, absolue, créatrice, où toute chose possédait son « nom naturel », langue des dieux et des premiers sages dont chaque parole se réalisait nécessairement. Le mantra serait en quelque sorte le véhicule qui permettrait de revenir à cet âge d’or, antérieur à la confusion des langues qu’illustre le mythe biblique de la tour de Babel.

[…] Il convient encore de souligner une notion très importante dans la pensée tantrique : celle de sphota, mot dont la racine sphut exprime l’ouverture, l’éclatement (à la manière d’un bourgeon), l’épanouissement. Appliqué à notre sujet, le sphota est ce phénomène évocatoire par lequel un certain mot fait apparaître à la pensée une certaine image ou une certaine signification. Ici encore, on établit une distinction entre le son « engendré », produit par un choc vibratoire ou le frottement de deux objets et le « son de Brahman » (shabda-brahman) ou si l’on préfère le « Brahman-Son ». Le premier, seul audible par l’oreille n’est que la forme extérieure par laquelle se manifeste en l’utilisant comme support et comme agent, l’autre son, le Verbe éternel : forme transitoire comme la perception que nous en avons, alors que le Son véritable, séminal, lui, existait antérieurement à sa manifestation et continuera d’exister après elle.

[…] Le réveil d’un mantra correspond donc à une sorte d’illumination, d’actualisation fulgurante, de vivification sur un plan subtil, d’une puissance qui jusque-là « dormait », demeurait cachée dans le silence et la nuit. Ce réveil déclenche le phénomène de sphota, éclatement d’énergie sonore ; il brise la clôture entre la réalité sensible et la réalité suprasensible ; il projette la conscience humaine sur un plan supérieur : cela du moins quand cette conscience est déjà développée et « mûre », car il est évident qu’un tel processus peut comporter plusieurs degrés ».

L’éveil du son, Tantrisme. Doctrine, pratique, art, rituel, de Pierre Feuga, Dangles, 2010. En vente sur Amazon.fr et sur le site de la Fnac.

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