Hakim Bey

Pour un congrès des Religions Etranges

Pour un congrès des Religions Etranges

par Hakim Bey

Nous avons appris à nous méfier du verbe « être », ce mot est – disons plutôt qu’il faut noter la ressemblance entre le concept de SATORI[1] & le concept de RÉVOLUTION DANS LA VIE DE TOUS LES JOURS – dans les deux cas : une perception de l’« ordinaire » avec des conséquences extraordinaires pour la conscience & l’action. Nous ne pouvons pas utiliser la phrase « est comme », car, chacun des concepts (comme tous les concepts, tous les mots pour cette matière) est encroûté d’accrétions – chaque concept est alourdi par son bagage psycho-culturel, comme un invité qui arrive, de manière suspecte, un peu trop pourvu pour le week-end.

 Donc, permettez-moi d’utiliser le satori démodé du beat-zen, tout en l’accentuant – dans le cas du slogan situationniste – les racines de sa dialectique peuvent être remontées au dadaïsme & à la notion surréaliste de « merveilleux » sortant de la vie, qui nous semble suffoquer sous le banal, par les mystères de l’abstraction & de l’aliénation. Je définis mes termes en les rendant encore plus vagues, précisément afin d’éviter les orthodoxies du Bouddhisme & du Situationnisme, afin d’échapper aux pièges idéologico-sémantiques – ces machines brisées du langage ! À la place, je propose que nous les mettions en pièces, un acte de bricolage culturel. La « Révolution » signifie juste un autre tour de manivelle – tandis que n’importe quelle orthodoxie religieuse mène logiquement à un véritable gouvernement de fanatiques[2]. N’idolâtrons pas le satori en l’imaginant être le monopole des moines mystiques, ou comme contingence d’un code moral ; &, plutôt que de fétichiser le gauchisme de 68, nous préférons le terme d’« insurrection » ou de « soulèvement » de Stirner qui nous permet d’échapper aux implications toutes faites d’un simple changement d’autorité.

Cette constellation de concepts implique de « briser les règles » de la perception ordonnée afin d’arriver à une expérience directe, quelque peu analogue au processus par lequel le chaos se résout spontanément en ordres fractals non linéaires, ou de la manière par laquelle l’énergie créatrice « sauvage » se résout en jeu & en poésie. « L’ordre spontané » issu du « chaos » à son tour évoque le taoïsme anarchiste de Chuang Tzu[3]. Le Zen peut être accusé de manquer de la conscience des implications « révolutionnaires » du satori, tandis que les situationnistes peuvent être critiqués pour leur ignorance d’une certaine « spiritualité » inhérente à l’autoréalisation & à la convivialité que leur cause requiert. En identifiant le satori avec le « r. de e.d.l. »[4] nous réalisons une sorte de mariage à la mitraillette tout aussi remarquable que l’accouplement des surréalistes d’un parapluie & d’une machine à coudre ou quoique cela puisse être. Mariage interracial. Un mélange de races défendu par Nietzsche qui fut attiré, sans aucun doute, par la sexualité des demi-castes.

Je suis tenté d’essayer de décrire la voie qui « est » le satori comme le « r. de e.d.l. » — mais, je ne le puis. Ou, pour le dire autrement : presque tout ce que j’écris tourne autour de ce thème ; je devrais répéter presque tout afin d’élucider ce simple point. À la place, en tant qu’appendice, j’offre une coïncidence plus curieuse ou une interpénétration de ces deux termes, une des situationnistes à nouveau & une autre, cette fois, du soufisme. La course ou le « vagabondage » fut conçue comme un exercice afin de révolutionner délibérément la vie de tous les jours – une sorte de vagabondage sans but au travers des rues de la cité, un nomadisme urbain visionnaire impliquant une ouverture à la « culture de la nature » (si je saisis l’idée correctement) – qui par sa simple durée inculquerait aux vagabonds une propension à expérimenter le merveilleux ; pas toujours sous sa forme la plus bénéfique peut-être, mais, espérons-le, toujours productrice de vision – par l’architecture, l’érotique, l’aventure, la boisson & les drogues, le danger, l’inspiration, qu’importe – dans l’intensité de perceptions & d’expériences non entremises.

Le terme parallèle dans le soufisme serait « voyage dans l’horizon lointain » ou simplement « voyage », un exercice spirituel qui combine les énergies urbaines & nomades de l’Islam dans une seule & unique trajectoire, parfois appelée « la Caravane d’Été ». Le derviche se voue au voyage à une certaine allure, passant peut-être 7 nuits ou 40 nuits dans une ville, acceptant tout ce qui vient, partant aux moindres signes & coïncidences ou simplement par caprice, allant d’un lieu de pouvoir à un autre lieu de pouvoir, conscient de la « géographie sacrée », de l’itinéraire en tant que signification, de la topologie comme symbologie. Il y a ici une autre constellation : Ibn Khaldun, Sur la route (de Jack Kerouac & de Jack London), la forme picaresque du roman en général, le Baron Münchhausen, wanderjahr[5], Marco Polo, les enfants dans une forêt, les chevaliers arthuriens en quête vers les emmerdes, les travelos en chasse de mecs, une tournée des bars avec Melville, Poe, Baudelaire – ou du canoë avec Thoreau dans le Maine… le voyage comme antithèse du tourisme, l’espace au lieu du temps. Un projet artistique : la construction d’une « carte » portant un ratio de 1:1 sur le « territoire » exploré. Un projet politique : la construction de « zones autonomes » itinérantes au sein d’un réseau nomade invisible (comme les Rassemblements Rainbow[6]). Un projet spirituel : la création ou la découverte d’un pèlerinage dans lequel le concept d’« illumination » a été remplacé (ou ésotérisé) par celui de « pic d’expérience ».

Ce que j’essaye de faire ici (comme toujours) est de fournir une base irrationnelle solide, une philosophie étrange si vous préférez, pour ce que j’appelle les « Religions Libres », comprenant les courants psychédéliques & discordiens[7], le néo-paganisme non hiérarchique, les hérésies antinomiennes, le chaos & la Kaos Magick[8], le HooDoo[9] révolutionnaire, les chrétiens « sans église » & anarchistes, le judaïsme magique, l’Église maure orthodoxe, l’Église des sous-génies, les Faeries, les taoïstes radicaux, les mystiques de la bière, le peuple de l’herbe, etc.

Contrairement aux attentes des radicaux du 19e siècle, la religion n’a pas disparu – peut-être serions-nous mieux si elle l’avait fait –, mais, au contraire, elle s’est accrue en puissance de la même manière que l’augmentation globale de la technologie ou du contrôle du rationnel. À la fois le fondamentalisme & le new-age tirent quelque force de la profonde insatisfaction pour le Système qui œuvre contre toutes perceptions du merveilleux de la vie de tous les jours – appelez-le Babylone ou le Spectacle, le Capital ou l’Empire, la Société de la Simulation ou le mécanisme sans âme – comme vous voudrez. Mais ces deux forces religieuses détournent le véritable désir pour l’authentique vers de nouvelles abstractions surpuissantes & oppressives (la morale dans le cas du fondamentalisme, la marchandisation dans le cas du new-age), & pour cette raison elles peuvent être appelées avec raison « réactionnaires ».

Tout comme les radicaux culturels chercheront à infiltrer & à subvertir le média populaire, & tout comme les radicaux politiques agiront de la même manière dans les sphères du Travail, de la Famille & des autres organisations sociales, ainsi il existe un besoin pour les radicaux de pénétrer l’institution de la religion elle-même plutôt que de simplement continuer à répéter les platitudes du 19e siècle au sujet du matérialisme esthétique. Cela arrivera de toute manière – il vaut mieux approcher ceci en toute conscience, avec grâce & style.

Ayant vécu près du siège du Conseil Mondial des Églises, j’aime la possibilité d’une version parodique pour les Églises Libres – la parodie étant une de nos principales stratégies (ou détournement ou déconstruction ou destruction créatrice) – une sorte de réseau lâche (je n’aime pas ce mot ; disons plutôt un « webwork ») des cultes & individus étranges fournissant de la conversation & des services pour tous, à partir duquel peut commencer à émerger une tendance ou une ligne de force ou un « courant » (dans un terme magique) assez fort pour affaiblir la prison psychique des fondamentalistes & des new-ageurs, & même des ayatollahs & de la papauté, assez convivial pour que l’on puisse être en désaccord les uns avec les autres & cependant qui peut nous donner l’occasion de faire des teufs – ou des conclaves ou des conciles œcuméniques, ou des Congrès Mondiaux – ce que nous anticipons avec plaisir.

 Les Religions Libres peuvent offrir quelques-unes des seules alternatives possibles aux troupes de choc des télévangélistes & aux masturbés de la boule de cristal (pour ne pas mentionner les religions établies) & elles deviendront ainsi de plus en plus importantes, de plus en plus vitales dans un futur où la demande pour une éruption du merveilleux dans l’ordinaire deviendra la plus pressante, poignante & tumultueuse des demandes politiques – un futur qui commencera (attendez une minute, laissez-moi regarder ma montre)… 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1… MAINTENANT !

Pour un congrès des Religions Etranges, traduction française par Spartakus FreeMann, 2009.

Notes : 

[1]   Satori est un terme du bouddhisme zen qui désigne l’éveil spirituel durable. La signification littérale du mot est « compréhension ». Il est de coutume de parler de satori quand on évoque l’éveil de Bouddha et des patriarches, car leur éveil était permanent.

[2]   Bey fait ici un jeu de mot entre « another turn of the cranks » et « government of the cranks ». Le premier se traduisant par « tour de manivelle » ou par métaphore par « un autre tour des fanatiques », le second étant assez clair.

[3]   Penseur chinois du IVe siècle av. J.-C. à qui l’on attribue la paternité d’un texte essentiel du taoïsme appelé de son nom – le Zhuangzi – ou encore le « Vrai classique de Nanhua », Nanhuazhenjing.

[4]   Intraduisible en français. « R » pour révolution; « e.d.l. » pour « everyday live », la vie de tous les jours.

[5]   Année sabbatique. Une année de repos entre deux grandes périodes de la vie, entre deux cycles d’études…

[6]   Les Rainbow Gatherings sont des rassemblements temporaires sous l’impulsion de désirs de paix, d’utopie, de bohème.

[7]   Le discordianisme est une religion basée sur le chaos inventée vers la fin des années 1950 en Amérique. Elle est décrite à la fois comme un canular déguisé en religion, et comme une religion déguisée en canular, à moins que ce ne soit une religion déguisée en canular déguisé en religion, ou l’inverse. Ses principes de base sont le rejet du réductionnisme et du dualisme voire même de la falsifiabilité, ce qui pourrait la rapprocher du postmodernisme.

[8]   Ou Chaos Magick ou Magie du Chaos. La Magie du Chaos est une nouvelle forme de rituel et de magie, utilisant le saut de paradigmes des états d’inhibition ou d’excitation des états de la conscience, appelés « gnose », et comprenant de manière non limitative, la méditation, le chant, la danse, l’utilisation de la drogue, la douleur ou l’orgasme. Les pratiquants soutiennent qu’ils peuvent modeler la réalité en utilisant cette forme de magie.

[9]   Autre nom pour le vaudou.

Dans les mêmes eaux...

Nouvelle version de KAosphOruS, le WebZine Chaote francophone.Ce projet est né en 2002 suite à une discussion avec un ami, Prospéro, qui fut à la source d’Hermésia, la Tortuga de l’Occulte. Le webzine alors n’était pas exclusivement dédié à la Magie du Chaos, mais après la disparition de son fondateur, il a évolué vers la version que vous pouvez aujourd’hui lire.L’importance de la Chaos Magic(k) ou Magie du Chaos grandit au sein de la scène magique francophone. Nous espérons apporter notre clou au cercueil… Melmothia & Spartakus FreeMann

  1. Pingback: J’ai discuté de la Magie du Chaos avec Spartakus Freeman

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