Art, Poésie et divers

La Voie du Guerrier

La Voie du Guerrier

Par Ramsey Dukes

L’été dernier, j’ai suivi un atelier dirigé par un ancien associé d’Alexandre Lowen – dont les écrits avaient fait ma joie durant les années 60. L’atelier s’appelait « Core Energetics » (Energies Primordiales) & tenait de l’école du « coup de poing dans l’oreiller » pour la résolution de problèmes émotionnels.

C’était un grand groupe, et, après que que les gens se soient présentés eux-mêmes, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de « femmes fortes » cherchant à découvrir leur féminité, et d’« hommes faibles » à la recherche de leur masculinité. Mais j’ai aussi ressenti beaucoup de préjugés envers le rôle passif soi-disant « faible », sans égard quant au sexe.

Chaque fois que quelqu’un de fort au niveau de l’énergie yang (homme ou femme) se levait, il était vu comme une personne admirable ; et quand il exprimait un désir de contact ou voulait développer ses qualités yin, il était perçu comme lumineux. Mais les personnes fortes en leur énergie yin étaient insultées par l’animateur du groupe qui leur disait « tu es un passif ! », « un esclave ! », « un faible ! » et on les exhortait à trouver leur guerrier intérieur, « l’homme » qui est en eux, ou le « salopard » au lieu du « gentil gars ». Bizarre pour une partie de coups de poings dans l’édredon.

Je m’opposai à cette attitude de désaxés. Les gens positifs, actifs, yang étaient traités comme des « riches » — dans le sens où ils arrivaient avec une richesse de qualités yang admirées qu’ils pouvaient échanger avec le groupe lors des leçons sur le yin. Mais les gens négatifs, passifs ou yin étaient traités comme des « pauvres », car leurs qualités n’étaient pas considérées comme ayant de la valeur. N’ayant rien à donner au groupe, ils pouvaient seulement mendier. Et pourtant, ces gens revenaient apparemment année après année pour trouver leur guerrier intérieur.

Cela ne me semblait pas bénéfique. Je désirais à la fois les extrêmes yin et yang pour comprendre qu’ils possédaient tous les deux de la valeur — quoiqu’excessives —, qu’ils méritaient également le respect & étaient tous deux les bienvenus dans l’échange de qualités en vue d’atteindre un meilleur équilibre. Quand j’ai suggéré cela, les fervents qui étaient présents sentirent que je « rationalisais ».

L’un des exercices consistait en une sorte de psychodrame où nous étions répartis en groupes & où les « anges » devaient être attaqués par les « démons » & jetés en enfer. Les démons étaient coachés afin de « faire sortir les salopards », ce qui signifiait uniquement sauter un peu partout en se comportant comme des hommes-singes. Je me suis surpris à penser que ces gens devaient être bien simplets, si c’était là leur idée d’un « salopard ». Mon idée d’un salopard serait plutôt sourire gentiment à un ange pour ensuite lui enfoncer un couteau dans le dos !

Je dus faire face au même dilemme que dans les années 90 lorsque j’ai écrit « Slime Warrior » (publié dans mon « What I Did In My Holidays ») [NDT : ces deux ouvrages ne sont encore traduits en français]. La seule manifestation acceptable de l’énergie du guerrier au sein de cette populace était de s’emparer d’un coussin ou d’une épée en bois et de frapper vigoureusement et bruyamment dans un matelas. Boum ! Boum ! Boum ! et ensuite tout le monde vous félicitait — tout particulièrement les « fortes » femmes. De frustration je pris la parole et me retrouvais alors à polémiquer avec le gourou du groupe.

J’ai comparé cette vigoureuse démonstration d’énergie guerrière au bibliothécaire Zoulou qui peint son visage durant les week-ends pour pratiquer des danses guerrières pour les touristes. Ce n’est pas un rôle que je rejette — c’est une forme d’art publique d’importance. Le trouffion de base dans son uniforme rouge avec ses boutons reluisants manifeste une énergie qui promet sécurité et force à la société. Une grande démonstration de force garde mieux un ennemi éloigné, je l’admets. Mais qu’arrive-t-il quand cela échoue ? Quand une véritable guerre éclate ? Est-ce la barrique à la poitrine gonflée portant l’uniforme rouge avec une épée rutilante qui sauvera la nation ? Non, c’est le soldat camouflé — l’homme qui est préparé à se fondre dans le paysage et à se rendre invisible. Le sauveur sera-t-il l’homme qui se tiendra debout et sera compté ? Non, ce sera l’homme qui est préparé à ramper sur le ventre dans la boue en portant une lourde charge d’armements ! Je n’ai vu aucune reconnaissance dans ce groupe pour les forces montrées par le mâle passif — l’endurance, l’invisibilité, l’humilité, la capacité d’obéir aux ordres — ni pour son son rôle tout aussi vital en tant que guerrier.

Et quand ces qualités font défaut et que la nation doit faire face à la défaite, alors, la personne qui représente la dernière ligne de défense est celui qui est préparé à agiter le drapeau blanc, à passer à l’ennemi, et ensuite à se faire exploser dans le camp adverse. L’ultime perdant devient le héros kamikaze quand la situation le demande.

Je me suis opposé à ceux qui avaient félicité les frappeurs de coussins — pensaient-ils réellement que l’unique rôle d’un guerrier est de rendre les spectateurs heureux ? Un guerrier a sûrement également le devoir de rendre l’ennemi mal à l’aise, non ? Il y avait une épée de bois sur la scène que les gens brandissaient en attaquant les édredons ; je la pris et dis : « voici comment j’utiliserais cette épée — regardez, je vous regarde droit dans les yeux et je frappe lentement mon propre bras jusqu’à ce que le sang coule le long de la lame ! » La foule hua et siffla et dit que cela était « débile ».

Je leur ai dit qu’ils pensaient que cela était débile, car ils venaient d’une culture qui ne comprenait pas ou ne respectait pas vraiment le rôle du guerrier. Regardez plutôt le guerrier Maori – son visage est couvert de tatouages & de scarifications. Ces blessures auto infligées sont la marque d’un véritable guerrier — et ce fait est reconnu jusque dans notre monde par certaines sous cultures underground qui s’emparent du piercing & des tatouages jusqu’à leurs extrêmes. Quand le guerrier yang se couche à terre, c’est une défaite, mais quand le guerrier yin se rend, alors c’est une déclaration de guerre. Tout cela était étrange pour moi, habitué à être M. Bon Garçon, de me retrouver exclu de la scène sous les huées. Dans ce groupe j’étais un hérétique, sans honneur. Dans un groupe qui devait être de plus de cent personnes, seule une poignée a désiré discuter avec moi — et la plupart d’entre eux essayait seulement de me faire « voir la lumière » & de me faire reconnaître que mon point de vue était erroné.

Je sentais qu’il n’était pas juste de traiter les qualités les plus négatives du guerrier mâle avec autant de mépris. Un démon venait d’être créé qui allait revenir hanter la société. Si ces « hommes passifs » pouvaient reconnaître la force de leur rôle, alors il se pourrait qu’ils atteignent un certain équilibre & qu’ils n’aient plus à revenir pour leur cure annuelle de l’homme-singe.

Prenez le couple d’un mâle yin et d’une femme yang. L’homme tend à admirer et à être transporté par les qualités positives de la femme, et peut passer du sage serviteur à l’esclave. Tandis que la femme se transforme de championne en brute. Le résultat en est que la femme devient malade de ce qu’elle est en train de devenir — une grossière, subjective et inflexible harpie – et en fait le reproche à la déplorable passivité de l’homme. Mais ce qui se passe réellement, je crois, est un simple échange du pouvoir contre la force.

Chaque fois qu’un esclave porte le fardeau de son maître, le pouvoir du maître est renforcé, tandis que l’esclave grandit en force physique par l’utilisation de ses muscles. Le résultat est que le dirigeant doit être transporté partout par son esclave, car il n’a lui-même plus la force de se lever. La force a été marchandée contre le pouvoir. De la même manière, quand le partenaire soumis accepte les voeux du partenaire dominant, le pouvoir est marchandé pour la force. Le partenaire S veut aller dans un restaurant indien mais le partenaire D dit « je ne supporte pas » le curry et il insiste pour aller dans un fast-food. Le partenaire S n’aime pas cette nourriture, mais il a faim et il survit à sa virée dans le fast-food — « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » — alors que le partenaire D a eu une fois de plus gain de cause et n’a donc pas pu effectuer la fortifiante découverte qu’il peut en fait « supporter » le curry s’il le doit.

Le roulement de la tête de bielle d’une voiture était traditionnellement fabriqué à partir de deux métaux – le premier en acier trempé et le second en métal mou blanc. Quand la tête de bielle devenait usée, le métal mou était remplacé par une pièce plus épaisse du même métal — pourquoi ? Car ce n’est pas le métal mou qui disparaît, mais le métal dur. Les éléments abrasifs, au de lieu de ronger le métal dur, sont simplement absorbés par la surface du métal mou & forment une croûte qui à son tour rectifie le métal dur. Il n’y a rien de « mal » en cela, c’est la meilleure façon de fabriquer des roulements. Et de la même manière, le fait qu’un partenaire dominant se retrouve lui-même subtilement dégradé par la compagnie d’un partenaire soumis ne peut être mis sur le compte de la « passivité » de ce dernier. C’est en réalité un simple processus de marchandage de la force contre le pouvoir, et cela continuera à moins que vous ne compreniez ce qui se passe et que vous assumiez la responsabilité de ce processus.

Il y a une forme de séduction dans la « cure » du guerrier par le tabassage de coussin. C’est une démonstration de testostérone qui rend les femmes fortes heureuses sans qu’elles aient besoin de faire appel à leur propre force. C’est comme si elles avaient un coeur de calcaire et demandaient donc un homme de métal pour le briser. La polarité fort/faible en est renforcée ; le procédé devient addictif & renvoie les gens encore et encore dans leurs ateliers du guerrier.

Au contraire, je me fais l’avocat de l’approche mise en exergue dans Le Bon, le Mauvais, le Marrant [NDT : ouvrage qui n’est pas encore traduit en français]. Examinez tout d’abord la polarité jusqu’à y découvrir la tricherie — et reconnaître alors que la soumission renforce effectivement la force, que la lutte demande à être invisible, etc. Endossez le rôle du tricheur, et ce qui était alors une guerre deviendra un jeu.

Aussi longtemps que les gens dénigreront le rôle passif de l’homme, ils se prendront eux-mêmes à leur piège. Acheter une voiture de sport rouge, aller à la gym pour augmenter la taille de leurs muscles, coucher avec mille femmes… n’importe quel remède qu’ils emploient, on se moquera d’eux en disant qu’ils essayent juste de « masquer leur faiblesse innée ». Mais quand les qualités yin sont réellement respectées, alors on n’en est plus le prisonnier.

A la fin du programme de danse de Torwill et Dean, l’homme jette la femme sur la glace comme si elle n’était qu’un vêtement usé dont on doit se débarrasser. C’est un geste extrêmement grossier qui n’est possible que si les deux partenaires partagent le même sens du jeu. Si une femme nie le mâle passif, elle verrait ce geste dédaigneux comme une honte, elle tomberait lourdement sur la glace, serait blessée et l’accuserait de violence et de rage. Mais si la passivité elle-même était respectée, alors, cela basculerait facilement vers une certaine adoration — la femme tomberait aussi doucement qu’un morceau de soie et regarderait l’expression masculine de fier dédain en convulsant dans l’orgasme. Oh quel théâtre ! quel jeu ! quelle comédie !

Et ne méprisez pas la rage réprimée de M. Bon Garçon. C’est en fait l’arme de dissuasion ultime. Contrairement à nombre de dogmes New Age, la rage est encore plus précieuse si vous ne la laissez pas « sortir ». La bombe atomique était d’autant plus efficace à conserver la paix durant la guerre froide que peu d’entre nous l’avions déjà vue utilisée comme arme.

Une raison pour laquelle M. Bon Garçon évite toute confrontation est qu’il n’est pas sûr de pouvoir gérer la rage explosive qu’il ressent à l’intérieur. L’issue en est… moins de confrontations ! Célébrons ce fait au lieu d’appeler cela un rejet. Il s’agit simplement de soigner sa panique, et de voir alors si l’on se sentait réellement mieux avec.

La Voie du Guerrier. Par Ramsey Dukes. Traduction française, Spartakus FreeMann, Libertalia, avril 2002 e.v. Le texte original en anglais est consultable sur Occult e-books.

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