Magie du Chaos

Cut-up audios

Cut-up audios

Par Genesis P. Orridge

Ce texte est la traduction d’un extrait de l’article « Magick Squares and Future Beats » de Genesis P. Orridge.

J’ai rencontré pour la première fois William S. Burroughs à Londres à Duke Street, en 1971 suite à une brève correspondance épistolaire. C’était étrange, car j’avais découvert son existence via Jack Kerouac et son mystérieux personnage « Bull Lee ». La confirmation qu’il s’agissait d’une personne réelle me conduisit dans le district chaud de Soho en 1965, où je trouvai une copie – une première édition en fait – du Festin Nu avec une jaquette de Brion Gysin. L’ouvrage avait été interdit pour obscénité et donc les sex-shops étaient les seuls endroits, à l’époque, où l’on pouvait acheter du Burroughs, Henri Miller ou Jean Genet – ainsi que tout ce que je pouvais consommer afin de confirmer, justifier et affirmer mes 15 ans. Six années après avoir entamé mon odyssée Beat par les livres, la première question que je lui posai – à lui, la légende beatnik vivante de chair et de sang – fut… « Tu peux me parler de la magie ? »

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William possédait une photo de Mick Jagger grandeur nature, découpée et collée sur un panneau en carton posé devant sa bibliothèque. Sa signification résidait dans le rite de la « représentation », plutôt que dans le rock & roll. Posées sur la télévision, une bouteille de Jack Daniels et une télécommande – la première que je voyais. William ne fut pas surpris en fin de compte par ma question. « Envie d’un verre ? » demanda-t-il. « Bien sûr » répondis-je, nerveux et, pour la première fois de toute mon existence, effrayé. « Et bien… Tu sais, la réalité n’est vraiment pas toute cette rigolade qu’elle est censée être ».

Il prit la télécommande et commença à zapper les chaînes, coupant les émissions télé. Je réalisai alors qu’il m’enseignait quelque chose. Au même moment, il commença à jouer avec les boutons marche/arrêt de son enregistreur audio, mixant « au hasard » les morceaux des enregistrements précédents. Ceux-ci étaient superposés à notre propre conversation – sans interaction – une holographie instantanée de l’information et de l’environnement. J’avais reçu un cours. Ce que Bill était en train de m’expliquer constitua la charnière du développement de ma vie et de mon art : tout est enregistré. Si c’est enregistré, alors cela peut être modifié. Si cela peut être modifié, alors l’ordre, le sens, la signification et la direction sont tout aussi arbitraires et personnels que le programme et/ou la personne qui le modifient. Voilà ce qu’est la magie. Car si nous avons la capacité – et/ou le choix – d’influer sur le déroulement des choses – peu importe l’ordre original et/ou l’intention qui y sont enregistrés – alors nous avons le contrôle sur ce déroulement. Si la réalité consiste en une série d’enregistrements parallèles qui ne sont généralement pas remis en cause, il s’ensuit que la réalité ne reste stable et prédictible qu’aussi longtemps qu’elle n’est pas remise en question et/ou que les enregistrements ne sont pas altérés, ou que leur ordre n’en est pas modifié. Ces idées nous mènent à l’utilisation des cut-up comme processus magiques.

À ce moment nous avons ouvert la bouteille et nous nous sommes servi chacun un grand verre. Très vite, elle s’est retrouvée vide.

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Ce que j’entendis alors modifia le développement de ma vie dans toutes les dimensions et acceptions possibles du terme. Il me raconta comment, durant la convention démocrate de Chicago en 1968, il s’était promené en enregistrant les rumeurs des manifestations hippies, des émeutes, de la répression par le maire Daley et de la violence qui en découla. Tandis qu’il marchait, il enclenchait au hasard son enregistreur par intervalles, en découpant les sons les plus récents autour de lui, créant ainsi un collage temporel non-linéaire. Or, il assista à cela : tandis qu’une configuration de « sons troubles » – c’est-à-dire des sirènes de police, des cris, des slogans chantés – se formait, les manifestations physiques et/ou expressions concrètes de ces sons s’accroissaient également dans ce que nous imaginons être le monde physique « réel ».

Ses expérimentations ultérieures consistèrent à travailler avec des paysages auditifs environnementaux « passifs » afin de valider ses découvertes et de vérifier s’il pouvait les reproduire. Ainsi que William me l’expliqua plus tard – dans ce qui devait être une action apocryphe – il avait décidé de vérifier plus « scientifiquement » les théories élaborées avec Brion Gysin concernant la « réalité » comme n’étant qu’enregistrement linéaire. Un médium ou un élément malléable sujet comme tel à l’intervention d’éditions et d’effacements – de gommages et de remodelages si vous préférez.

Pas loin de Duke Street – où il vivait alors dans un exil volontaire ; un choix que je devais faire moi-même des années plus tard – se trouvait un café anglo-grec appelé Moka Bar où il allait parfois se relaxer et prendre un classique English breakfast composé de chips, de haricots, d’œufs brouillés, de tomates frites, de champignons et de toast avec de grandes tasses de thé ou de café instantané. Rien de spécial. Rien n’est jamais spécial. Un endroit parfait – en réalité – pour rencontrer l’arrogance et le snobisme, la rudesse et les piètres manières de gens inféodés au service des autres. Un jour – l’un de ces jours où tout est sursaturé, trop coloré, pesant – William fut traité avec un grand dédain et une rudesse incroyable. Il fut confronté à un comportement grossier, cru, rude, laid, insultant et agressif – bien au-delà des manières fadasses acceptables. La violence et le déplaisir qu’expérimenta William ce jour-là furent tels qu’il se jura de ne jamais plus y manger. Mais – plus que cela – son dégoût et sa rage furent si intenses que, poussé par la colère et le désir de vengeance, il se sentit poussé vers la « sorcellerie » expérimentale – notez que c’est là son propre terme. Quelle forme prit cet envoûtement ? Voici la première leçon de magie contemporaine intuitive et fonctionnelle.

William prit son enregistreur audio et, très méthodiquement, il retourna devant le café où il avait été offensé, pendant l’heure du petit déjeuner ainsi qu’à d’autres moments de la journée, pour remplir une cassette des bruits de la rue. Un enregistrement de terrain contenant une journée typique ordinaire via les sons de la rue. Ensuite, il retourna à son appartement et à des endroits aléatoires de cette même cassette, il enregistra des « sons troubles » sur des bouts d’enregistrement antérieurs – des bruits de sirènes de police, de coups de feu, de bombes, de cris et d’autres types de désordres extraits principalement d’émissions télévisées. Ensuite, il retourna au café et marcha, de nouveau, de long en large dans la rue tout en faisant tourner son magnétophone pour diffuser son enregistrement de cut-up complété de « bruits troubles ». Il semble que la cassette n’ait pas besoin d’être jouée très fort, en fait, il suffit d’un volume permettant que les passants de l’autre côté de la rue, ou à quelques pas, ne puissent remarquer les sons supplémentaires ainsi ajoutés comme implants-fictions. Ce processus fut répété plusieurs fois, d’une façon qui aurait paru assez inoffensive à tout observateur externe. « L’ombre invisible » à l’œuvre. En un court laps de temps, le café ferma ses portes ! Non seulement ça, mais le lieu demeura vide pendant des années – impossible à louer.

Cut-up audios. Extrait de « Magick Squares and Future Beats » de Genesis P-Orridge, Book of Lies : The Disinformation Guide to Magick and the Occult. The Disinformation Company, 2003. Traduction française par Spartakus FreeMann, 2009.

Illustration : Mechanical Horror, auteur inconnu. Extrait du site Los Angeles Times.

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Ce projet est né en 2002 suite à une discussion avec un ami, Prospéro, qui fut à la source d’Hermésia, la Tortuga de l’Occulte. Le webzine alors n’était pas exclusivement dédié à la Magie du Chaos, mais après la disparition de son fondateur, il a évolué vers la version que vous pouvez aujourd’hui lire.

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Melmothia & Spartakus FreeMann

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