Esotérisme, politique et philosophie

Han Ryner : l’Homme par Hem Day

Han Ryner : l'Homme par Hem Day

Je le savais assez souffrant… Au début de décembre 1937, il s’excusait dans une lettre de son long retard apporté à me répondre en s’exprimant ainsi : « Paresse chez moi signifie toujours mauvais état de santé. Depuis trois mois, ce sont surtout mes yeux qui me gênent. »

Han Ryner n’est plus. Une brève information de presse, six lignes à peine quelques mots hâtivement lancés à la Radio entre deux communiqués mensongers ; c’est ainsi que nous apprîmes que celui qui pour nous était la sagesse vivante même, était décédé en son modeste appartement sur les bords de la Seine, au 38, Quai des Célestins, à Paris.

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Il m’avait trop appris à garder devant la mort cette sérénité magnifique qui animait toute la vie de sa pensée pour qu’une douleur angoissant vînt me tenailler à l’annonce de sa fin. Laissons là nos douleurs intérieures pour courir vers d’autres impérieux désirs qui nous sollicitent, ceux qui nous conseillent de mieux le faire connaître, de mieux le faire aimer par tous ceux qui ne l’ayant point approché, l’ayant à peine lu ou entendu, éprouveront cet irrésistible besoin de mieux le connaître afin de s’abreuver aux sources d’inspiration pleines d’un riche enseignement qu’il nous a offert dans une vie généreuse, toute de bonté, d’amour qu’agrémentait une rare sagesse.

Si je l’avais, en une dédicace publique, salué comme mon père spirituel, c’est qu’à maintes reprises, au cours de ma vie, son oeuvre m’avait « aidé pour le débrouillement de l’originel chaos intérieur ». A ce sujet, dans une préface qu’il écrivait pour mon Érasme, Han Ryner, mettant cependant les choses, au point, disait : « Qu’un naïf dogmatique n’aille pas s’imaginer que nous sommes d’accord en tout. Nous sommes d’accord, au contraire, que père et fils doivent avoir chacun sa vie, sa pensée, son caractère indépendants ; que répéter est une vertu de perroquet, non de l’homme ; qu’imiter quelqu’un est aussi injurieux pour l’aîné ridiculement affublé du titre de « maître », que pour le cadet humilié du titre de « disciple ». Nous nous aimons dans nos libres différences. Nous nous aimons d’être deux sincérités et de réaliser chacun, sans se préoccuper de l’autre, plus que des autres, son harmonie. »

De parents catalans, des environs de Perpignan et non fils d’un père norvégien et d’une mère espagnole comme le veut, on ne sait trop pourquoi, la légende entretenue par son pseudonyme, peut-être, Han Ryner ; Ner Jacques, Elie, Henri, Ambroise est né à Nemours en Algérie le 7 décembre 1861. Son père était employé des postes à Millas, sa mère originaire de Thuir. Le petit Ner, a un mois à peine, quand sa mère est envoyée en France, à Montluçon (Allier). Sa famille y habitera jusqu’en 1865, ensuite successivement, il se voit transplanté avec les siens à Tarbes (Hautes Pyrénées) jusqu’en 1870, puis à Rognac (Bouches du Rhône), sur les bords de cet étang de Berr que plus tard il dépeignit si passionnément dans ce roman : La Fille manquée :

« Reber est une sorte d’oasis perdus dans un désert. Un canal et la petite rivière d’Arc lui apportent de l’eau, permettent à la vallée une grossière beauté verte et grasse, saine et banale. Mais des collines l’enserrent, sèches, rocheuses, exquises d’élégance maigre. Elles s’élèvent par gradins successifs, offrent, à des hauteurs diverses, de petit plateaux sur lesquels on se retourne pour un spectacle chaque fois plus vaste. Il donne, le spectacle de plus en plus généreux, une partie de l’étang ; puis l’étang tout entier et ses admirables courbes ; puis, au delà même de l’étang, l’infini de « la grande mer ». Plus on s’éloigne du petit coin fertile, plus on sent la beauté noble des grands espaces sans détail, plus l’esprit s’accorde au rythme des chênes nains qui moutonnent sur l’étendue des rocs dans la lumière blanche, s’accorde au rythme des vagues qui font de la mer sans bornes une harmonie dans le soleil. »

Enfin, Henri Ner, va en classe, à sept kilomètres de chez lui. Il lit sur la route les petits livres de la « Bibliothèque Nationale », à vingt-cinq centimes, qui ont fait, me disait-il lui-même, en partie son éducation. Pour se les procurer, notre jeune écolier économise un sou sur les dix centimes qu’il reçoit de son père pour le déjeuner de midi. A quelque temps de là, Henri Ner commence ses études latines à Forcalquier, collège dirigé par l’abbé Saurin, et me raconta sa fille, bien que en arrivant, il ne sache pas un mot de latin « à la fin de l’année, il est classé 1er, au bout de deux ans il en remontre à son maître, qui, à vrai dire, n’était pas un latiniste ».

Henri Ner travaille avec ardeur, il obtient son baccalauréat et est dispensé ainsi d’être soldat. Il termine ensuite ses études au Lycée d’Aix-en-Provence, est reçu boursier à la Faculté de cette même ville. En 1882, Henri Ner, est nommé Professeur de seconde à Draguignan, puis successivement son humeur inquiète le conduit à Sisteron, à Bray, à Bourgoin, dans le département de l’Isère, pour enfin échouer à Nogent-le-Rotrou. Mais entretemps, Henri Ner s’est fait recaler à la licence de philosophie. Il nous a conté la chose dans son livre Chair vaincue non sans quelque talent. Cependant l’année suivante, pour avoir répondu à la même question dans un esprit semblable, il est reçu et félicité par l’examinateur qui était autre. Mais, nous dit Banville d’Hostel : « Avant qu’il fut question de Chair Vaincue, Ryner, qui n’était alors que Henri Ner, commençait d’écrire des romans empreints d’une observation aigüe et d’un jugement droit ; tels furent : Pauvre Petit Orgueilleux et Printemps : fané, restés inédits. Mais il n’écrivait pas que des romans. Sous, le pseudonyme de Louis Aloisius, il donnait au « Radical des Alpes » une série de boutades anticléricales, qui n’annonçaient pas encore Psychodore. Il se plut même à intriguer les Aixois en signant, dans les journaux de l’endroit, des articles très informés du nom gracieux de Louise Carlau, ce qui est assez piquant lorsqu’il s’agit du futur pamphlétaire du Massacre des Amazones.

Il signera entretemps d’autres articles sous les pseudonymes de certains des personnages de ses romans futurs, tels : Leo Charade, Jean Sahac ou Pierre Dapré que nous retrouverons dans son Crime d’Obéir. C’est vers cette époque que dans un village proche de Sisteron, le choléra se déclara. Henri Ner s’y rendit pour suppléer à la désertion des notables qui avaient préféré déguerpir. On demandait des volontaires à Amergues, Henri Ner décide un officier de santé à l’accompagner et avec deux autres amis s’en allèrent soigner les malades, enterrer les victimes, désinfecter les habitations.

Mais voici la chose racontée :

« Mais il fallait des aliments, Han Ryner se rend à Sisteron et à Digne, et, après avoir fait quelques reproches légitimes au sous-préfet et au préfet, obtient finalement une charrette de denrées qu’il amène à Amergues. L’épidémie est vite en décroissance dans le petit village, mais elle sévit avec fureur à Sisteron, Han Ryner revient alors dans cette ville et fonde un Comité de secours qui bientôt a raison du fléau. A la rentrée des classes — car cette épidémie s’était déclarée pendant les vacances — Han Ryner fut interpellé par le principal du collège qui lui reprocha d’avoir agi de sa propre initiative, sans demander l’avis de l’Administration. Mais le Recteur d’Académie, lui, plus intelligent, fit décorer Han Ryner des palmes académiques ! Ce fut sa seule décoration. » Henri Ner gagna donc les palmes académiques, mais fut préservé du choléra et reçut même une lettre d’éloges signée d’un « ministre décédé » peu de temps avant la naissance de l’épidémie.

En 1889, sous son nom Henri Ner, parait Chair Vaincue que préface Jean Aicard qui déjà a entrevu en l’auteur un « inquiétant retourneur de mots et d’idées ».

« L’autorité de la morale, écrit Jean. Aicard, était hier encore dans la sanction objective : en Dieu. Elle n’est plus que dans la conscience. La conscience se suffit-elle ? Question effrayante ! … ce je ne sais quel charme intérieur, quel plaisir secret, contentement harmonieux, d’avoir agi en conformité avec la direction des lois de l’univers, est-il, pour tous les hommes, un attrait suffisant vers le bien ? et que fera l’homme libre dans ces cas où la loi sociale contrarie la loi purement vitale, naturelle ? Nous voici au noeud de la question, mon cher ami, — et c’est ici que je proclame volontiers, au point de vue social, c’est-à-dire du développement des civilisations, la supériorité d’une morale usuelle, d’une discipline, — en dehors de laquelle l’homme qui médite, soit insuffisance, soit surabondance d’idées, n’est, en effet, qu’un animal dépravé !

Que de temps perdu, pour un consciencieux, à chercher sa voie, à peser ses scrupules, à s’interroger…

… Je crois à la justice de la conscience… pour ceux qui ont une conscience !… Et voilà un cercle vicieux. Dieu, cette figure fausse d’une vérité absolue, c’était une conscience pour tous ! L’Idée de Dieu donnait une conscience à ceux qui n’en avaient pas, concrétait l’idée de conscience pour le regard des moins subtils. En Dieu, la conscience du monde est atteinte…

Aussi la mort de Dieu est-elle l’événement le plus formidable de notre âge.

…Votre héros conclut deux vérités « impossible et nécessaire » et c’est lui qui a fait ma préface, — car se placer hardiment en face de l’Antinomie universelle, du Fait et de l’Aspiration, c’est affirmer l’inconnaissable, c’est-à-dire l’inconnu plus grand que l’incapacité de connaître, — c’est se réserver pour les dieux. Sans la mort, et vouloir L’action dans la vie… »

L’année 1895 l’amène à Paris, il est nommé professeur adjoint au Lycée Louis le Grand puis au Lycée Charlemagne. Avec joie, Henri Nec verra cependant approcher sa retraite afin de pouvoir travailler, car si déjà il nous a donné Chair Vaincue, Chant du Divorce, Ce qui meurt, La Folie de Misère, qui caractérise si on peut dire sa première étape, presque entièrement ignorée de beaucoup même parmi ceux qui l’ont étudié, déjà on sent naître l’Han Ryner futur. Il parlera de tout cela comme de « rognures ». Au début de ma découverte avec sa pensée, comme je lui écrivais afin de m’informer de l’homme et de son oeuvre écrite jusqu’à cette date, il me répondait aimablement son embarras pour donner suite à ma lettre, vu que toute son oeuvre antérieure à 1903 était épuisé, introuvable, puis me parlant de sa vie il m’apprenait : « Quant à ma vie rien qui vaille la peine d’être conté. Et ce qui serait le moins éloigné d’offrir un vague intérêt serait si long à dire : petites persécutions ridicules dans l’Université parce que j’écrivais des choses peu universitaires, longue conspiration du silence dans toute la presse. » Terminant sa lettre en me remerciant d’avance pour tout ce que je proposais de faire en faveur de son oeuvre qu’il croyait peut-être utile à quelques-uns, il concluait : « L’histoire d’un écrivain, c’est son oeuvre. Et qu’elle ait été plus ou moins contrariée par les circonstances, qu’importe ? S’il y a quelques fleurs, on les respire ; quelques fruits, on s’en nourrit ; il n’y a pas grand intérêt à savoir si l’arbre a subit plus ou moins de vent et si des maladroits ou des malintentionnés ont cassé quelques-unes de ses branches. Le résultat compte seul. »

Han Ryner : l’Homme par Hem Day. Extrait de Revue Spiritualité. No 6. 15 Mai 1945.

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Ce projet est né en 2002 suite à une discussion avec un ami, Prospéro, qui fut à la source d’Hermésia, la Tortuga de l’Occulte. Le webzine alors n’était pas exclusivement dédié à la Magie du Chaos, mais après la disparition de son fondateur, il a évolué vers la version que vous pouvez aujourd’hui lire.

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Melmothia & Spartakus FreeMann

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