Left Hand Path

L’Eglise de Satan (1)

« L’utilisation de l’adjectif  ‘sataniste’ avec le substantif  ‘communauté’ est un oxymore. L’idée d’un groupe sataniste est un anathème contraire aux Principes du Satanisme. Il n’existe pas de ‘communauté sataniste’ et rien de cet ordre ne pourra jamais exister ».

Peter H. Gilmore, Grand Prêtre de l’Église de Satan ( !)

Fondée dans les années 60 par Anton Szandor LaVey, la Church of Satan – couramment abrégée en CoS – a bénéficié dès ses débuts d’un énorme battage médiatique au point d’être devenue dans l’esprit du public synonyme de « satanisme », malgré les nombreux groupes et individus se réclamant du culte de Satan qui rejettent son influence.

L'Eglise de Satan
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Les deux mamelles de l’Église de Satan sont le matérialisme et l’individualisme. Pour la CoS, Satan est le symbole des penchants naturels de l’homme qu’il s’agit de satisfaire plutôt que de réprimer, ainsi qu’en témoigne la première des neuf affirmations sataniques : « Satan représente l’indulgence, plutôt que l’abstinence ». « C’est une religion très égoïste, commentera LaVey dans une interview. Nous croyons en la cupidité, nous croyons en l’égoïsme, nous croyons en toutes les pensées impures qui motivent l’homme, parce qu’elles correspondent à son penchant naturel » [1].

À l’encontre des mouvances religieuses traditionnelles, c’est donc l’être humain et non Dieu qui sera au centre des préoccupations et, au contraire des mouvements satanistes dits « théistes », le satanisme LaVeyien se veut matérialiste et athée. Selon LaVey : il n’y a « ni de gloire radieuse au ciel ni de pécheurs rôtissant en enfer ». La seule réalité est la vie terrestre dont il faut jouir ici et maintenant. Les membres de la CoS ne sont donc pas à proprement parler des « adorateurs du diable », même si Blanche Barton a précisé, après le décès d’Anton LaVey que celui-ci avait « réellement cru en Satan ». Une ambiguïté qui n’est pas la seule de la doctrine : rejetant la perspective de l’au-delà tout en intégrant l’occultisme, prônant l’individualisme tout en désirant imposer un « programme social », jurant que Satan n’est qu’un symbole tout en livrant des recettes pour l’invoquer, la maxime de la CoS pourrait être « que ta main gauche ignore ce que vient d’écrire ta main droite ». À croire qu’après le dressage de fauve, LaVey a subitement décidé de s’essayer au funambulisme scolastique.

Le Pape Noir

« Il y a du pouvoir dans le mystère »

Peter H. Gilmore

« Les autres églises sont des lieux d’abstinence où se déroulent des services religieux que les gens veulent voir se terminer le plus rapidement possible afin de reprendre plaisirs et divertissements. La vie est la grande indulgence, la mort la grande abstinence. Suce donc la vie jusqu’à la moelle. Ici et maintenant. Il n’y a pas de gloire radieuse au ciel ni de pécheurs rôtissant en enfer. C’est ici et maintenant que nous vivons nos souffrances ! Ici et maintenant que nous vivons nos joies ! »

Anton Szandor Lavey, La Bible Satanique.

Anton Szandor Lavey, de son vrai nom Howard Stanton Levey, voit le jour le 11 avril 1930 à Chicago, mais ses parents déménagent rapidement pour l’ouest de la Californie et le jeune Howard Stanton passe la majeure partie de son enfance à San Francisco. D’après l’actuel grand prêtre de la CoS, Peter H. Gilmore, LaVey se passionne très jeune pour les classiques de la littérature fantastique, avant de devenir un lecteur assidu de pulps parmi lesquels Weird Tales, une revue grâce à laquelle il découvre l’œuvre d’H. P. Lovecraft.

À l’âge de 17 ans, il quitte l’école et se fait engager dans le Cirque Clyde Beatty comme homme à tout faire. Selon ses dires, il y aurait appris le métier de dresseur de fauves puis, durant la vingtaine d’années suivantes, aurait enchaîné les petits boulots, travaillant comme musicien dans divers bars et boîtes de nuit de Los Angeles, avant d’œuvrer un temps comme photographe pour la Police de San Francisco, puis comme hypnotiseur et consultant dans le domaine du paranormal. Ces éléments biographiques sont toutefois largement sujets à caution. En 1991, le journaliste Lawrence Wright décide d’effectuer certaines vérifications dans le cadre d’un article qu’il prépare sur LaVey pour le magazine Rolling Stone, il découvre alors de nombreuses incohérences dans la biographie officielle de LaVey et les révèle dans un article devenu célèbre « It’s Not Easy Being Evil in a World That’s Gone to Hell » [2]. Selon Wright, LaVey n’aurait jamais été photographe, n’aurait jamais couché avec Marylin Monroe, n’aurait jamais été l’organiste officiel de la ville de San Francisco, n’aurait jamais reçu de formation de dresseur de fauves, ni suivi d’études de criminologie, etc. – au point de se demander ce qu’Howard Stanton a foutu durant toutes années. Lorsque Wright présenta ses conclusions à LaVey, celui-ci lui aurait répondu : « Je ne veux pas que la légende disparaisse. Vous risquez de désenchanter un grand nombre de jeunes qui me considèrent comme un modèle. Je préfère conserver mon fond de mystère ».

Les découvertes de Wright seront reprises dans un document intitulé « Anton LaVey, Légende et Réalité » [3] signé par sa fille Zeena qui enrichit l’histoire de quelques autres révélations. Pendant ce temps, la veuve de LaVey, Blanche Barton, jure que toutes les histoires rapportées par son époux sont véridiques. Elle les reproduit fidèlement dans La vie secrète d’un Sataniste, une biographie « autorisée » que Zeena LaVey qualifie de son côté de « catalogue de mensonges absurdes » [4].

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En 1951, alors qu’il vient de quitter Los Angeles pour s’installer à San Francisco, LaVey rencontre et épouse Carole Lansing dont il aura une fille, Karla, née en 1952. C’est à cette époque, rapporte l’histoire ou la légende, qu’afin d’éviter d’être enrôlé durant la guerre de Corée, il entame des études de criminologies qui le conduiront à ce fameux emploi de photographe pour la Police. Selon lui, ce travail lui aurait permis de prendre conscience de la véritable nature humaine :

« J’ai vu le côté le plus sanglant, le plus grimaçant de la nature humaine. Des gens abattus par des malades mentaux, poignardés par leurs amis ; des enfants réduits en bouillie par des chauffards. C’était dégoûtant et déprimant. Je me suis demandé : mais où est Dieu ? J’en suis venu à détester l’attitude moralisatrice consistant à opposer à la violence le sempiternel ‘c’est la volonté de Dieu !’ »[5].

De quoi douter de Dieu en effet. Mais pas seulement, car selon Lawrence Wright et Zeena LaVey, le City College of San Francisco n’aurait conservé aucune trace de LaVey parmi ses étudiants et les anciennes listes du personnel du Département de la Police de San Francisco ne feraient pas non plus mention d’un « Howard Levey », ni d’un « Anton LaVey ».

Anno Satanas

Au milieu des années 60. LaVey anime des soirées à San Francisco pour excentriques californiens. Comme il s’habille en noir, se passionne pour l’expressionnisme allemand, possède un fauve et se donne des airs blasés, il devient très bientôt un personnage « tendance ». Et comme il considère que ceux qui croient au paranormal sont des idiots, son entourage en déduit qu’il est très probablement un être supérieur. Le vendredi soir, il donne d’ailleurs des conférences sur des sujets occultes et sur le thème « ce que je et moi-même pensons de la vie ». S’y retrouvent quelques invités fameux tels que Forrest J. Ackerman, Cecil E. Nixon ou Kenneth Anger, un groupe que LaVey appelle son « Magic Circle ». Un soir, entre deux toasts, l’un de ses auditeurs lui dit qu’avec toutes ces idées fortes (des trucs puissants comme « dans la vie, c’est chacun pour soi »), il y aurait de quoi fonder une religion !… Et donc le 30 avril 1966, année qu’il déclare être l’an zéro du calendrier sataniste, Anton LaVey se rase le crâne et fonde l’Église de Satan.

… Du moins, c’est ce que dit la légende. Car toujours selon Zeena LaVey, la boule à zéro de son père serait la conséquence d’un pari et n’aurait rien à voir avec la fondation de l’Église.

La légende dit également qu’en 1956, LaVey aurait acheté une maison victorienne sur California Street, dans le quartier de Richmond de San Francisco, grâce à ses subsides comme photographe de la police de San Francisco. La demeure, un ancien bar clandestin durant la prohibition assorti d’une maison close, aurait été truffée de passages secrets. Repeinte en noir et rebaptisée pour l’occasion « The Black House », elle allait devenir le quartier général de l’Église de Satan… En réalité, la demeure du 6114 California Street était tout simplement une maison acquise par les Levey, peu après la naissance d’Howard Stanton en 1930, que ses parents lui abandonnèrent dans les années 50.

En 1960, LaVey divorce de Carole Lansing pour se mettre en ménage avec Diane Hegarty qui lui donnera sa deuxième fille, trois ans plus tard : Zeena Galatea LaVey.

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The Black house, photo by Deanne Fitzmaurice.

Durant les premiers mois de l’Église, LaVey reçoit ses invités le vendredi soir dans un petit salon de sa demeure pour y célébrer des cérémonies qui sont essentiellement des parodies de la messe chrétienne inspirées de la description donnée par J. K. Huysmans dans son roman Là-bas. Puis, en octobre 1966, la CoS va bénéficier de l’adhésion, ou du moins du passage, d’une célébrité, Jane Mansfield, ce qui lui vaut les honneurs de la presse ; en février suivant, LaVey célèbre au nom de Satan l’union du journaliste John Raymond et de Judith Case, riche héritière d’une famille new-yorkaise ; en mai de la même année, il baptise devant un parterre de journalistes sa fille Zeena selon le rite de la CoS ; enfin, c’est un enterrement sataniste, celui d’Edward Olsen qui clôt l’an 1 de l’ère satanique en décembre 1967. Voilà désormais assurée la notoriété de la Church of Satan.

En 1968, sera enregistré l’album électronique The Satanic Mass. On y entend Anton LaVey déclamer sur fond de musique classique et de synthétiseur le texte du baptême de Zeena LaVey. La même année sort le film Rosemary’s Baby de Roman Polanski, adapté du best-seller éponyme d’Ira Levin, dans lequel la diaphane Mia Farrow tombe enceinte après avoir été violée par Satan en personne sous l’œil attendri des voisins. La légende veut que Polanski désireux d’effectuer des recherches pour son film, se soit tourné vers le maître de l’Église de Satan qui aurait même endossé le costume du démon-violeur pour l’occasion. Mais voilà ce qu’en dit la décidément très remontée contre son père, Zeena LaVey :

« L’une des falsifications les plus universellement admises d’ASL fut sa prétention à avoir travaillé comme conseiller technique sur le film de Roman Polanski, Rosemary’s Baby, en 1968. ASL prétendait aussi avoir joué le rôle du diable, dont, chose curieuse, on ignore qui l’incarna réellement.

En réalité, ASL n’eut rien à voir avec Rosemary’s Baby. L’ami intime de Polanski, Gene Gutowski (le producteur original du film), assura qu’il n’y a pas eu de conseiller technique, et que ASL n’avait jamais rencontré Polanski. Le producteur William Castle, qui décrit en détail tous les aspects de la production du film dans son autobiographie, ne mentionne jamais ASL. Il décrit en fait comment Polanski s’attacha à construire son film en respectant scrupuleusement le roman d’Ira Lewin dont il était l’adaptation, éliminant du coup tout besoin de conseil technique.

Le père de l’actrice qui jouait la doublure de Mia Farrow dans la scène du diable se rappela qu’un jeune et très mince danseur professionnel joua le rôle, vêtu d’une légère combinaison en latex. En 1971 cette combinaison fut achetée par Studio One Product ions de Louisville, Kentucky, afin d’être utilisée dans un film d’horreur à petit budget, L’Asile de Satan. Michael Aquino, conseiller technique pour ce film, conclut qu’avec ses 1,83 mètre et ses 100 kg il était impossible qu’ASL ait pu la porter. [la combinaison fut portée par une jeune femme dans le film L’Asile].

Pas un seul des acteurs ou des membres de l’équipe de Rosemary’s Baby n’a jamais mentionné la participation d’ASL. En 1968, un théâtre de San Francisco a bien demandé à ASL de faire une apparition lors de la première du film, pour en faire un événement promotionnel. Voilà qui semble bien avoir été le seul contact d’ASL avec le film qui produisit dans les années 60 un engouement pour le satanisme ».

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de citer, bien qu’ils filent la même idée, quelques extraits de l’ouvrage pétillant de Jacques Finné, Panorama de la littérature fantastique américaine : Du renouveau au déluge :

« Dans les années soixante-dix, l’Amérique (en particulier la Californie, terre d’asile de tous les mages, de toutes les sectes, de tous les déboussolés) a connu un vaste regain de satanisme dans la vie quotidienne. « Le satanisme est officiellement désapprouvé, mais en réalité largement dominé par la culture dominante qui, pour la première fois, semble prête à accepter le discours, soutenu par les premiers anthropologues et sociologues qui étudient le phénomène, qui voit dans le satanisme une manifestation de ses contradictions » (Massimo Introvigne).

Un des grands responsables de cette mode, qui va se répandre comme une tache de mauvaise huile s’appelait Anton Szandor Lavey (1930-1997), superbe fumiste, m’as-tu-vu de première, fort en gueule, physique de Satan en personne. Sur lui a circulé un nombre impressionnant de légendes (qu’il prenait un plaisir sacré à entretenir), la plus innocente étant qu’ il se prétendait organiste officiel de la ville de Los Angeles (laquelle n’a jamais eu d’organiste officiel), la plus salace, ses liaisons (jamais prouvées) avec Marilyn Monroe et Jayne Mansfield, la plus troublante, sa participation comme conseiller technique au tournage du film Rosemary’s Baby – dans lequel il aurait interprété le rôle du démon étrangement non crédité au générique.

Dans le cadre de cette étude, il faut se limiter au certain […]. Presque toutes les légendes ont été descendues en flammes dans l’article « Anton LaVey : Legend and Reality ». Il faut prendre la source avec prudence, puisque rédigée par la fille même de LaVey. En ce qui concerne le point qui nous intéresse le plus, il est très peu probable que LaVey soit intervenu dans le tournage de Rosemary’s Baby. De tous ceux qui ont travaillé pendant celui- ci, peu ou prou, nul ne se rappelle LaVey. Quant à son interprétation, elle relève de la bouffonnerie. Un studio de cinéma a racheté la tenue rouge dans laquelle se dissimulait le Diable. Elle convenait à un tout jeune garçon ou à une frêle danseuse. Jamais LaVey n’aurait pu l’enfiler : il tenait davantage du bœuf de concours que de la sylphide. Roman Polanski ne cite pas son nom dans ses mémoires, pourtant peu avares de personnalités. Il ne cache pas les rapports qui unissaient l’assassinat de son épouse et les messes noires ou les pratiques sadomasochistes. Pourtant, en cette occasion, il ne cite jamais LaVey ».

(A suivre)

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L’Eglise de Satan, Melmothia, 2011.

Notes :

[1] Dans le cadre d’un reportage de la chaîne ABC News intitulé « The Devil Worshippers », 1985.

[2] « It’s Not Easy Being Evil in a World That’s Gone to Hell », Lawrence Wright, Rolling Stone, septembre 1991. Voir également du même auteur : Saints and Sinners, Vintage, 1995.

[3] « Anton LaVey, Légende et Réalité », Zeena LaVey et Nikolas Schreck, 1998. Traduction française par David Brother. En téléchargement libre sur internet.

[4] Lettre de Zeena LaVey à Michael Aquino, 30 décembre 1990.

[5] Cité par Burton H. Wolfe, dans l’introduction de The Satanic Bible. Une version augmentée de ce texte se trouve dans la biographie de LaVey, The Devil’s Avenger, 1974.

[6] Jacques Finné, Panorama de la littérature fantastique américaine : Du renouveau au déluge, Éditions du Céphal, 2006.

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Melmothia & Spartakus FreeMann

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