Pratiques et Rituels

Le Tunnel du Loup

Le Tunnel du Loup 1

Le Tunnel du Loup 2
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Nous avons tous ou presque le souvenir d’une cuite sévère… Parfois, à la limite du coma, il arrive d’entrer dans une phase où l’esprit lutte tandis que le corps s’effondre sur lui-même. On se replie alors au plus profond pour résister à l’agression toxique et nos énergies se condensent autour du gardien de la forteresse pour le protéger. On devient pour un certain temps une expression minimale de soi-même. Tout désir élaboré et réflexion complexe disparaît. Seul persiste un besoin urgent d’exister et de se maintenir. Cette force primordiale est l’essence de toute vie. Elle est partagée par tout le règne animal (pourquoi pas végétal et minéral). En réalité, il me semble qu’elle est partagée par tout ce qui est. En prenant l’exemple de l’Homme, on peut ramener tout comportement à cette volonté unique : exister (vivre serait réducteur).

Cependant, l’existence seule n’a pas de sens. Car pour aller quelque part, il faut fuir quelque chose. La volonté d’exister s’associe intrinsèquement à la crainte de disparaître. L’union de l’être et du néant donne naissance au mouvement : une fuite perpétuelle et effrénée en avant.

– Le tunnel –

Il correspond à la transition. Tout être, pour vivre, doit commencer par s’extirper à sa matrice originelle par le passage exigu qui le sépare du reste du monde. De par cette origine symbolique forte, toute transition est par nature angoissante. La perspective du tunnel est synonyme d’impuissance. On y est privé de tout choix. On ne peut qu’avancer, puisque revenir sur ses pas, c’est nier à la fois celui que l’on était et celui que l’on doit devenir. En contrepartie, le pressentiment d’une libération prochaine (la lumière au bout du tunnel) apporte le réconfort et l’espoir nécessaire à l’aventurier pour continuer d’avancer.

– Le loup

Dans de nombreuses cultures, le loup est considéré comme une créature chtonienne (liée à la terre et au monde souterrain). Comme la terre, la louve est féconde et nourricière, symbole de maternité. Le loup, quant à lui, tout comme le chien est considéré comme une entité psychopompe. Il guide l’âme des défunts jusqu’aux enfers. L’un des attributs d’Hadès est d’ailleurs le manteau en peau de loup. L’aller-retour entre les profondeurs et la surface (le monde des morts et celui des vivants) fait de lui un puissant initiateur pour le magicien. Sa gueule féroce et carnassière dévore le novice et recrache l’initié. D’un point de vue plus macroscopique, dans la mythologie scandinave, le loup Fenrir tue plusieurs dieux puis engloutit Midgard (le monde des hommes) pour que celui-ci puisse renaître. Sous ses traits chtoniens, le loup représente donc à la fois la fatalité (mort inéluctable) et la renaissance (la lumière initiatique).

– Vers le Tunnel du Loup

Un jour de la fête des morts, alors que tellement de gens jouent à se faire peur, une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de faire pareil. Telle était l’impulsion qui a servi de base à mon rituel. En le mettant au point, je ne connaissais pas encore sa portée. Maintenant, je sais que je ne pourrai jamais la mesurer. J’ai appris cependant qu’il est bon de se laisser mener par son intuition sans calculer son coup au millimètre près. Ce qui est drôle avec la magie, c’est de constater que l’on a finalement obtenu ce que l’on voulait. Ce qui est encore plus drôle, c’est d’observer les mécanismes que l’univers a mis en place pour nous donner satisfaction. C’est dans la marge, entre l’intention initiale, réductrice du magicien et la réalisation concrète de sa volonté que la beauté des symboles s’exprime. Il n’y aurait pas de joie, ni de jeu (ni donc de magie) si l’on avait une emprise totale sur les conséquences de ses actes. Cette nuit-là, j’ai effectivement eu peur, le rituel a donc été un succès… Les à-côtés sont ce qui a rendu ce rituel cher à mon cœur.

J’ai donc rassemblé mon matériel : ma baguette, une bougie orange, une bougie noire, cinq allumettes et une bonne dose de champignons hallucinogènes. À minuit, j’ai décollé en direction de mon sanctuaire, avec comme vaisseau spatial, un morceau de musique planant dans les oreilles (Snake In The Grass du groupe The Black Angels, je vous le conseille en passant).

Le concept du rituel était de partir en promenade sur les rives du Styx en compagnie d’Hermès et d’Hécate, de mettre un pied dans les enfers et d’en revenir (rien que ça…). Arrivé à l’endroit de mon point de rendez-vous cosmique, j’ai salué les esprits des lieux, ouvert un cercle, annoncé ma volonté et entrepris de dévorer les charmants petits lutins au goût exécrable qui permettent aux esprits novices de capter les messages divins. Une fois fait, j’ai commencé l’invocation des dieux mentionnés, d’abord Hermès (bougie orange), puis Hécate (bougie noire) en lisant les quelques louanges que j’avais griffonnées au préalable sur un bout de papier (3 allumettes ont été sacrifiées dans le processus). J’ai ensuite médité un moment sur leurs correspondances et fonctions en tachant de concevoir les deux entités sur les trois plans, mental, psychique puis physique. Hermès me mènera devant les enfers, Hécate prendra ensuite le relais. Quand j’ai senti que leur attention m’était acquise, j’ai éteint les bougies, rassemblé mes affaires et après avoir dissipé mon cercle, j’ai fait quelques pas vers l’ouest avant de faire mine de m’écrouler, mort… Ça m’amuse parfois de donner à mes rituels des airs de tragédie grecque.

Les dix minutes suivantes (peut être un peu moins), je les ai passées inerte en posture mortuaire (à rentrer dans le personnage) en attendant qu’Hermès veuille bien escorter mon âme jusqu’aux enfers (à vrai dire jusqu’à ce que la position, particulièrement inconfortable, vienne à bout de mes nerfs et que je sente mes neurotransmetteurs s’exciter comme des adolescentes attendant l’entrée sur scène de leur rock star préférée). J’ai rallumé la bougie orange (une allumette de moins) et je suis parti en direction du tunnel du loup.

À l’époque je ne l’avais pas encore baptisé comme ça. La symbolique Chtonienne du loup m’était étrangère, et pourtant, en arrivant devant le tunnel, en pleine poussée champignonneuse, j’ai senti comme une évidence qu’un loup habitait ce tunnel. Cette porte des enfers je l’avais empruntée maintes fois étant gamin mais jamais jusqu’au bout. On avait trop peur pour ça. Maintenant que j’étais plus grand, j’étais bien décidé à arpenter la canalisation d’approximativement un mètre soixante de section jusqu’au bout ! Cependant, seul, la nuit de la fête des morts, à la seule lueur d’une bougie et sous l’effet d’une drogue, le challenge était toujours d’actualité. J’avais réussi à porter la bougie sans qu’elle ne s’éteigne jusqu’à l’entrée du tunnel. Hermès devait à présent passer le flambeau à Hécate ; j’allume la bougie noire grâce à l’orange et j’éteins l’orange. Je m’engouffre dans le tunnel.

Dans le Tunnel du Loup

Après seulement quelques mètres : un courant d’air ; ma bougie s’éteint. J’avais volontairement restreint le nombre d’allumettes pour rajouter une contrainte supplémentaire à mon aventure nocturne. Cinq est un bon nombre, profondément mercurien ; j’ai foi en lui pour me mener au bout du périple. Je gratte ma dernière allumette à tâtons en souriant : je ne peux m’empêcher de m’identifier une seconde à Bruce Willis dans le chef d’œuvre de Luc Besson, le cinquième élément (tiens ! Encore un cinq…). Je rallume la bougie noire avec succès. Maintenant, je la protège en faisant rempart de mon corps. Je n’ai aucunement envie de me retrouver dans l’obscurité totale. J’avance doucement. Je prends garde à ne pas mettre les pieds dans l’eau croupie. Les ombres dansent sur les parois. J’en suis sûr maintenant, je suis cerné de fantômes. Je sens l’angoisse monter… Quelle distance mesure ce tunnel ? Y a-t-il réellement une issue de l’autre côté ? Soudainement, un « plouf », je jure l’avoir entendu. Le loup s’approche, je sens sa présence se faire menaçante. Au même moment, un autre courant d’air. Je suis sous une aération. La flamme vacille, crépite, manque de justesse de m’abandonner. Pour le coup, j’ai vraiment peur. Ce qui est marrant avec les champignons, c’est que la réalité physique et celle du rêve se chevauchent et paraissent, ou plutôt, sont aussi vraies l’une que l’autre. Je m’adosse contre la paroi, et en protégeant ma flamme, je récite (approximativement) la litanie contre la peur si chère aux chaotes (celle du rituel Bene Gesserit de Dune). À partir de ce moment là, chose étrange, la suite du trajet demeure floue dans ma mémoire. Le seul souvenir que j’en garde c’est cette espèce de branche coincée dans l’eau au milieu du tunnel. Je me souviens de m’être penché au dessus et d’avoir vu un cadavre réduit à l’intérieur, une espèce de momie dans une barque funéraire…

Au final, le tunnel faisait environ six cents mètres de long, et quand j’en suis sorti, je me suis senti profondément heureux. Le loup quant à lui, il est resté à l’intérieur. Même si en me retournant, un frisson m’a traversé, la bête avait cessé d’être menaçante, elle était simplement là.

– La dérive qui s’en suivit

J’étais profondément heureux donc ; je rigolais tout seul (un peu nerveusement peut-être). La nuit était belle. La lune presque pleine et mes pupilles dilatées à l’extrême par le psychotrope me permettaient de voir comme en plein jour. Je me suis alors rendu compte que la cire noire coulait sur ma main et l’avait quasiment recouverte. Sa substance chaude et rassurante se mêlait à la mienne : quel délice ! Je voulais partager ce moment de félicité avec kAzim sans qui je n’aurais jamais eu l’idée de faire tout ça. À l’aide de ma baguette (que je n’avais jamais lâché) j’ouvris donc un KIZOAN VOLSTRA, le puissant sigil qu’il avait confectionné quelque six mois auparavant et qui nous réunit toujours aujourd’hui. Après ça, je rigolais vraiment de bon cœur. Rire à deux, c’est toujours mieux.

J’ai ensuite éteint la bougie et j’ai repris mon chemin. J’ai erré dans un quartier résidentiel pendant près d’une heure, mais le temps à ce moment-là n’existait pas. Alors, riant et parlant seul comme un dément (ou un enfant qui joue) j’ai suivi un parcours fléché de symboles dont moi seul pouvais saisir la logique, bondissant de trésor en trésor, d’énigme en énigme.

À un moment je me suis arrêté devant le portail d’une propriété. Il fallait saisir un code pour entrer. Rien de plus simple, j’ai tapé 23 et j’ai escaladé. La propriété était grande. J’ai gravi la colline devant moi et j’ai alors reçu ma récompense. Ce fût Hécate qui me l’offrit en me dévoilant son visage : une des plus belles perspectives qu’il m’ait été donné de voir, que dis-je, de sentir, car avec la psylocibine (et sa petite sœur la psylocine), les sens se brouillent et se mêlent pour former une unique expérience : la lune dorée, l’aboiement d’un chien dans le lointain, l’odeur des pins et le vent frais de la nuit… Tout semblait s’accorder pour que, dans une calme harmonie, accaparant l’horizon, danse cette rangée de cyprès immenses ; percutant symbole d’éternité sereine.

J’avais depuis mes tous débuts acquis une certaine affinité avec Hermès, en revanche, c’était la première fois que je traitais avec Hécate. Ma prime intention de jouer à me faire peur a été à l’origine de ce que j’aime considérer être mon rituel initiatique. Faire traverser un tunnel au gardien de la forteresse, entretenir sa flamme tout au long du chemin, c’est le principe de l’initiation. Il existe des méthodes plus ou moins extrêmes pour le faire, mais le plus jouissif, c’est de le faire à sa manière.

En parallèle, il est intéressant de noter comme chaque chose est intrinsèquement liée à son contraire. Comme l’être chasse le néant et vice et versa, cette nuit, en jouant à me faire peur, c’est une image de sérénité que j’ai gardée.

N o z c k o –

NKoC

Le Tunnel du Loup, Texte et Illustration par Nozcko.

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Nouvelle version de KAosphOruS, le WebZine Chaote francophone.Ce projet est né en 2002 suite à une discussion avec un ami, Prospéro, qui fut à la source d’Hermésia, la Tortuga de l’Occulte. Le webzine alors n’était pas exclusivement dédié à la Magie du Chaos, mais après la disparition de son fondateur, il a évolué vers la version que vous pouvez aujourd’hui lire.L’importance de la Chaos Magic(k) ou Magie du Chaos grandit au sein de la scène magique francophone. Nous espérons apporter notre clou au cercueil… Melmothia & Spartakus FreeMann

  1. Haha joli travail !
    Ca explique mieux ce qu’on m’avait raconté sur ta traversé du tunnel sous champi !

    Belle publication, on se voit bientot si ca te dit.

  2. J’aime bien ton histoire!

  3. Hatem TRON

    Eblouissant,

    Le loup un animal Tau.

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