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Austin Osman Spare : Détour dans un bois solitaire

Austin Osman Spare

Par Dennis Bardens

 « In a lonely wood, astray » est le titre intraduisible de la préface rédigée par Dennis Bardens pour The Focus of Life d’Austin Osman Spare, sorti en 1921. Cet écrivain et journaliste étant devenu difficile à joindre puisque décédé en 2004 et ce long article faisant partie d’un volume édité, j’ai décidé de m’en tenir à quelques extraits. Les coupes sont indiquées par des points de suspension entre crochets. L’intégralité de cette préface peut être lue en anglais dans : The Focus of Life, Austin Osman Spare, I-H-O Books, 2000.

Melmothia

En 1932, je me trouvais dans la salle de lecture du British Museum, occupé à effectuer des recherches pour un article dont j’ai depuis longtemps oublié le sujet. J’étais en train de compulser la table des matières d’un énorme et pesant volume, lorsque mon attention a été attirée par un titre extraordinaire : Le Livre du Plaisir – Psychologie de l’extase. De quoi pouvait-il s’agir ? Et qui était cet Austin Osman Spare ? […] Bien que la digression soit néfaste pour la concentration, et à rebours des lois de la recherche disciplinée, j’ai emprunté le livre.

Son contenu m’a ébahi, mystifié et dérangé. La perfection du trait, la puissance de son étrange symbolisme et l’intensité érotique sous-jacente laissèrent une empreinte indélébile dans ma mémoire. En premier lieu, ces dessins me firent songer à ceux d’Aubrey Beardsley avec leur érotisme sinistre, mais il était clair pour moi que le travail de Spare était infiniment supérieur. Des formes humaines, infra-humaines ou indéfinissables, semblait se mouvoir d’une façon jamais vue sur terre ; les images dégageaient une impression d’espace infini ou de paysage derrière le paysage, les sceaux et les inscriptions insolites, l’étrange concaténation de symboles, quelques-uns reconnaissables, mais la plupart obscurs, révélaient un artiste s’efforçant d’exprimer des choses inaccessibles aux profanes et aux ignorants […].

Deux ans plus tard, j’abandonnais les locaux banlieusards du Sunday Chronicle pour la façade vitrée ultra moderne et glamour du Sunday Express. Mon travail de journaliste, terriblement exigeant, tout en étant gratifiant et bien rémunéré, me laissait peu de temps pour la contemplation. J’aspirais cependant à être un poète […]. Il existait à cette époque un journal désormais tombé dans l’oubli, représentant de la gauche intellectuelle : The Sunday Referee, sorte de parent pauvre de l’Observer. Ce périodique abritait une rubrique intitulée « The Poet’s Corner », dirigée par Victor Neuberg. Celui-ci lança un concours de poésie. Je soumis un texte – un tantinet prétentieux et porté par un souffle tristement métaphysique, qui à ma grande surprise, gagna un prix. Une correspondance s’ensuivit. […] Victor était un homme pâle et vaguement maladif, qui parlait d’une voix haut-perchée et avait un sens de l’humour bouillonnant. Il était un élève d’Aleister Crowley, un homme qui traînait une réputation de mage « noir » et d’instigateur de rituels inquiétants et malsains.

[…] Un matin que Victor et moi prenions un café à l’Hôtel Anderton, il me dit : « Vous devriez venir voir Austin Osman Spare, le meilleur artiste actuellement en vie ». Instantanément, le choc que j’avais subi au British Museum me revint en mémoire. Comme il est étrange, pensai-je, que deux rencontres fortuites me conduisent à lui. Oui, j’irai le voir. J’irai avec Victor à son studio à Walworth Raad. Ce fut le début d’une amitié qui devait durer des décennies ; une amitié avec l’homme le plus remarquable que j’aie jamais rencontré.

[…] Lorsque nous sommes arrivés à Woolworths, nous avons monté des escaliers pour nous retrouver dans un vaste appartement dépourvu de plancher et meublé de façon rudimentaire. Il y avait quelque chose de propre et de sain dans ces planches nues, une simplicité rafraîchissante révélant un être indifférent à l’aspect extérieur des choses. Les murs étaient couverts d’images qu’il avait lui-même encadrées. Une impressionnante diversité de portraits, de nus, de crayonnés sur papier, de peintures sur bois, à l’huile, de lavis. Grand, robuste, détendu, ses yeux brillaient avec une remarquable intensité ; il donnait l’impression d’un homme suffisamment sûr de lui pour n’avoir pas besoin d’artifice pour attirer l’attention […]. J’ai feuilleté un in-folio rempli de dessins à la plume et au lavis, déployant un univers terrifiant de sorcières, de fantômes, d’ombres humanoïdes, d’insolites créatures mi-hommes mi-bêtes ; il y avait d’étranges perspectives et de curieux horizons, évocateurs d’un autre monde et, ce qui m’avait frappé au premier coup d’œil au British Museum, la suggestion de mouvements jamais observés dans la vie réelle. Les dryades, fantômes, sorcières et démons, les êtres humains aux silhouettes tordues, semblaient exsuder une extraordinaire puissance et une formidable énergie, combinés à une totale indifférence aux lois de gravité. Dans certaines de ces œuvres se trouvaient inclus des sceaux de sa conception et des invocations condensées. […] Je me rappelle que Spare me confia, à l’époque, que la plupart des dessins avaient été réalisés de façon automatique, comme si une main invisible guidait la sienne.

Cette première rencontre inaugura une amitié qui dura jusqu’à l’heure précédant sa mort.

[…] Au fil de mes visites et des moments passés ensemble, il m’apparut clairement qu’il était profondément humaniste et que ses œuvres outrancières et scandaleuses étaient destinées à choquer les gens dans une mise en scène de la réalité du bien et du mal lovée en chacun de nous. « L’être humain a fait du monde une pagaille sanglante », a-t-il déclaré un jour, alors que la Seconde Guerre mondiale venait d’éclater et qu’Hitler avait commencé sa partie d’échecs mortelle.

Sa maison était toujours pleine de chats. Il adorait les chats et les chats l’adoraient. Comme les anciens Égyptiens, il était persuadé de leurs pouvoirs mystiques.

[…] Sa cryptologie personnelle demeura un secret, sauf pour quelques amis de confiance. Sa technique d’implantation dans l’inconscient de symboles évoquant des désirs, qu’il avait commencé à pratiquer longtemps avant la Première Guerre mondiale, était très en avance sur la psychologie moderne à laquelle par ailleurs, et cela surprendra sans doute quelques-uns de ses admirateurs, il portait peu d’intérêt.

Il pratiquait la magie et, comme Aleister Crowley, composait des rituels de son cru en s’inspirant de l’Égyptologie. Les rares fois où je mentionnais Aleister Crowley, j’ai eu l’impression qu’il le méprisait, mais n’a jamais effectué de reproche précis à son encontre.

[…] Certaines personnes étaient mal à l’aise avec l’intérêt d’Austin pour le monde des esprits, les œuvres sombres et les dédales ténébreux de l’âme. Je le considérais personnellement comme un humaniste comprenant trop bien le côté obscur de la nature humaine – ces puissances ataviques qui, une fois remontées à la surface, incendient tout. Sa mise en scène des Elémentaux, fantômes, démons et dryades redoutables n’était aucunement le fruit d’un esprit malade, mais l’affirmation picturale que c’est l’esprit humain qui est malade, ce qui en fait son propre ennemi et celui des autres.

Il avait vu de près le massacre inutile et effroyable de la Première Guerre mondiale. La bêtise des dirigeants du monde le choquait autant que la misère qu’elle avait provoquée. « N’as-tu pas peur de tout cela ? », lui ai je demandé une fois alors que je feuilletais un in-folio particulièrement morbide. « Pas vraiment, m’a-t-il répondu, j’ai bien plus peur de moi-même » [1].

Nous avons vu approcher la Seconde Guerre mondiale avec de sombres pressentiments […] Austin, qui vivait encore dans le quartier Elephant and Castle, se retrouva en plein cœur des bombardements, mais n’en semblait nullement incommodé […] Sauf une fois, nous raconta-t-il, lorsqu’il passa devant l’échoppe d’un croque-mort dans laquelle plusieurs corps étaient entreposés. Les fantômes émergèrent de la boutique pour venir à sa rencontre et pour les éviter, il bouscula des vivants qui ne furent pas convaincus par ses excuses.

 […] Après avoir été réformé, j’appris avec horreur que son appartement avait été bombardé.  Je retrouvais sa trace grâce aux autorités locales. Il vivait dans le sous-sol d’une maison de Wynne Road, gravement traumatisé et les deux mains paralysées par l’explosion d’une bombe. Cela dut être un cauchemar pour lui. Péniblement, douloureusement, il s’efforçait de retrouver l’usage de ses muscles par des exercices, jour et nuit ; il écrit difficilement, comme un enfant. Mais, comme par enchantement, vers la fin de la guerre, il dessinait et peignait de nouveau.

La période qui suivit la fin de la guerre fut l’une des plus tristes et des plus pénibles de sa vie. Il semblait ne jamais aller au lit. Il vivait et dormait dans un vieux fauteuil à bascule sur des journaux qui, sous la pression de son corps, avaient fini par former une sorte de matelas rudimentaire. Il y avait des hordes de chats, qui parvenaient à se nourrir d’une façon ou d’une autre.

J’étais moi-même malade lorsque des amis m’ont révélé qu’il se trouvait à l’hôpital dans le sud de Londres. Lorsque je fus en mesure de lui rendre visite, il était clairement dans les heures précédant la mort et seulement capable de dire quelques mots.

[…] Lors de ses funérailles, une cérémonie anglicane orthodoxe organisée par sa sœur, j’eus du mal à me retenir de rire. Comme le corbillard arrivait, encadré de deux préposés vêtus de noir, qui avançaient solennellement, leurs visages cendrés qui semblaient taillés dans de la graisse de mouton froide, j’ai réalisé tout à coup à quel point Austin, en tant que païen, aurait ri s’il avait été témoin d’une scène aussi incongru, et peut-être d’ailleurs l’a-t-il fait.

Austin Osman Spare, Dennis Bardens, 1999. Traduction par Melmothia, 2012.

  Note : 

[1] Littéralement : « l’m more afraid of my bloody self ».

Austin Osman Spare
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Austin Osman Spare, The stuff that dreams are made of, vers 1920.

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