Magie du Chaos

« Nothing is true, everything is permitted » ou comment les chaotes se perdent dans le vide

Nothing is true, everything is permitted

Par Spartakus FreeMann

« Credo quia absurdum », Tertulien.

« Nothing is true, everything is permitted ». On lit ce slogan partout où la Chaos se répand, déclenchant des chaleurs inquisitoriales chez ceux qui n’en comprennent pas les prémisses, les chaotes eux-mêmes n’étant pas en reste pour les contresens.

La Chaos Magick défend la liberté comme étant au cœur de sa méthode et de ses pratiques : un magicien peut étudier une tradition et en retirer ce que bon lui semble, utiliser une partie ou le tout d’un système magique, voire invoquer des entités fictives et fantasmées ; faire ce qu’il veut selon sa propre éthique et son propre style. La base « idéologique » de la Chaos Magick repose dans le « Nothing is true » qui permet au magicien de donner autant de réalité à Yog-Sothoth qu’à Horus ou aux Teletubies dans dans sa pratique.

Présentée ainsi, la démarche peut sembler facile, presque enfantine, mais c’est faux car cette gymnastique demande une grande flexibilité et un entraînement certain de l’esprit si l’on désire parvenir, un jour, à des résultats efficaces et productifs.

Il est facile de se méprendre sur la signification de cette formule et de l’utiliser comme slogan publichaote ou comme symbole d’une pratique magique à abattre. On pourrait croire qu’il n’est pas de phrase plus facile à interpréter que celles qui sont courtes et lapidaires, claquant comme un fouet dans la conscience afin d’y produire un effet que l’on espère prodigieux. Malheureusement, comme souvent, le résultat est l’inverse de ce qui est recherché. De l’affirmation d’une a-philosophie conquérante et libertaire, on se retrouve vite avec un songe creux de cloches en mal de chemin de Rome.

Revenons donc à la naissance verbeuse de notre formule. Il semble qu’il y ait consensus sur la paternité d’Hassan i Sabbah, le chef du fameux Ordre des Assassins (les historiques fedayins de l’Islam shiite et non ceux du jeu « Assassin’s Creed »…) relayé par Nietzsche qui place ces paroles dans la bouche de Zarathoustra : « A ta suite j’ai perdu la foi en les mots, les valeurs consacrées et les grands noms ! Quand le diable change de peau, ne jette-t-il pas en même temps son nom ? Car ce nom aussi n’est qu’une peau. Le diable lui-même n’est peut-être — qu’une peau. » (Ainsi parlait Zarathoustra, p.258).

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L’attribution de la la formule « rien n’est vrai, tout est permis » au vieux de la montagne ne se trouve que dans le troisième tome de la Généalogie de la morale où Nietzsche écrit : « Lorsque les croisés chrétiens se heurtèrent en Orient à l’invincible ordre des Assassins, cet ordre d’esprits libres par excellence dont les grades les plus bas vivaient dans une obéissance qu’aucun ordre monastique n’a égalée, ils reçurent par quelque voie une indication sur le symbole et la devise qui étaient réservés aux seuls grades supérieurs comme leur secret : « rien n’est vrai, tout est permis »… Voilà, par exemple qui était de la liberté de l’esprit, cette formule congédiait la foi même en la vérité… ».

Il faut s’en contenter comme trace historique. Or, pour ma part, je doute qu’il faille remonter si loin et et Nietzsche me paraît plus belle origine littéraire que ce Vieux bougon des cimes improbables d’Alamuth.

Bien. Nous voilà donc nus devant la philosophie nietzschéenne ? Non pas, car il semblerait que le mythe soit aussi passé par William Burroughs et la Principia Discordia avant d’atterrir dans la chaosphère de Peter Carroll.

Selon le « paradogme » chaote, « Nothing is true… » se traduit religieusement, en français, par « Rien n’est vrai, tout est permis ». Traduction facile et bienveillante pour toute brèche philosophiquement permissive, mais incorrecte dans l’octarine océan de la pensée chaoticienne. En effet, que vient faire ce « n’ » négateur du néant et par là ouvreur de porte au grand n’importe quoi libertaire et fatras idéologique qui s’ensuit ? Rien n’étant vrai, tout est donc permis et toute bouillie est bonne à avaler. Puisque rien ne se peut, alors rien ne se fait, ou plutôt tout et n’importe quoi, ainsi que son contraire.

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Cela aboutit pour certains chaotes à des positions délicatement loufoques dans une défense d’un système qui baigne dans le rien, l’improbable, le néant conceptuel. Les dieux, les dogmes, les idées n’existant pas, il est donc loisible de sauter paradigmement – à défaut d’élégamment – d’un système à un autre avec une insouciance que ne vient troubler aucune barrière philosophique trop existentielle.

Pourquoi ne pas se dire prêtre de Kali puisque, de toute manière, Kali ne peut être vraie, l’hindouisme dans lequel elle baigne non plus et qu’en plus on s’en fout de n’y rien comprendre – là on peut penser que c’est vrai. Cela dit, les maîtres des « Chiffres et des Lettres » magiques me rétorqueront que Kali, pourtant, en hébreu s’écrit Kaf Aleph, Lamed, Yod, et que la somme guématrique est bien 61 qui est, noms de dieux, le chiffre de Ayin, le néant ! « Merde » sera la réponse paraphrasée à Cambronne. Bien sûr, aucune macération philosophique ou mystique n’étant vraie, il est inutile de se questionner plus avant, et la course de haies paradigmales conserve l’allure d’un cloche-pied titubant.

Ce petit billet n’étant qu’une saute d’humeur, je terminerai par ma vision de la chose. « Nothing is true », moi, dans mon coin en barbarie, je le traduis par « Rien EST vrai », littéralement et ontologiquement, presque oncologiquement.

Car si « rien EST vrai » alors « tout est rendu possible ». Loin d’un nihilisme salvateur de grenouilles sacrificielles, la chaos ne peut postuler le néant, le vide, l’absence, sans tout de suite après affirmer qu’en ce cas tout est rendu possible.

Dans ce vide que le magicien peut créer dans sa propre carcasse conceptuelle et praticienne, il rend concevable l’existence d’autre chose, d’un univers des possibles où peuvent, alors, coexister les divers systèmes dont il voudra s’imprégner afin de les utiliser dans une démarche nouvelle. Nier pour nier dans l’espoir que tout est permis et donc, avant tout, le débordement de la connerie, pour moi, cela revient à s’astiquer la balayette en chantant le Horst Wiesel Lied à la gloire d’un grand soir mahaprayanique et partouzique !

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En outre, on oublie souvent le corrolaire du « Rien n’est vrai » que l’on retrouve également dans la Principia Discordia : « Tout est vrai, tout est permis » (« Everything is true, everything is permitted »). Et ceci n’est pas un détail car, cette phrase nous rappelle que « rien » n’est pas moins vrai ou réel que « n’importe quoi » d’autre. Si l’on nous permet un blasphème, il n’est pas plus Vrai que le Christ soit mort sur la croix pour nos péchés que l’origine du monde repose dans l’informe du Chaos. On peut le croire si on le veut, mais cette croyance ne fonde pas la réalité de la chose.

Si Rien est vrai alors on peut facilement conclure que « Tout » n’a pas d’existence. Si Rien est vrai alors tout n’est qu’un vide informe, inexistant et rien ne peut exister per se. Les chaotes aiment se référer à la théorie du chaos et surtout à la théorie du vide, mais celle-ci n’est ni empiriquement ni théoriquement vraie car le néant, le Rien, existe.

Ainsi, psalmodier idiotement « Rien n’est vrai » parce que le Vieux de la Montagne l’a dit, parce que nous sommes mardi, parce que je le vaux bien, n’apporte rien si l’on ne s’efforce pas de replacer cette phrase dans un système utile et efficace magiquement.

Faire appel à la logique ou à la philosophie afin de rehausser les qualités intrinsèques du « Rien n’est vrai » apporte autant que de se questionner sur l’existence de Dieu. En bon chaote libertaire, je préfère mon « credo quia absurdum » qui agit comme starting block à ma course magique… Ma croyance fonde ma réalité magique, ma foi en un système à un moment donné est le levier qui meut ma Volonté car, dans le fond, rien est vrai.

« Nothing is true, everything is permitted » ou comment les chaotes se perdent dans le vide. Spartakus FreeMann, novembre 2008 e.v.

Nouvelle version de KAosphOruS, le WebZine Chaote francophone. Ce projet est né en 2002 suite à une discussion avec un ami, Prospéro, qui fut à la source d’Hermésia, la Tortuga de l’Occulte. Le webzine alors n’était pas exclusivement dédié à la Magie du Chaos, mais après la disparition de son fondateur, il a évolué vers la version que vous pouvez aujourd’hui lire. L’importance de la Chaos Magic(k) ou Magie du Chaos grandit au sein de la scène magique francophone. Nous espérons apporter notre clou au cercueil… Melmothia & Spartakus FreeMann

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