La Crise du Sens

Par Peter Lamborn Wilson

L’auteur était à New York entre le 9 et le 15 septembre 2001 et ce texte fut écrit la semaine qui a suivi l’attaque sur les tours… Si l’actualité de ce texte peut sembler un peu désuète, l’analyse par Wilson des événements et des conséquences du 11 septembre est par trop frappante pour ne pas les partager.

Quelques jours après les événements, le New York Times a publié un article intéressant sur « l’industrie » de la publicité et sa crise. Des zillions de dollars sont perdus chaque jour, etc., une autre conséquence plutôt étrange : il semblait soudain impossible de vendre la moindre publicité. Il était maintenant très « inapproprié » de mettre un produit en avant au travers de tous ces cris hystériques & lancinants, moqueurs & ricaneurs, obscènes & voyeurs ; avec cette haine & cette envie déguisées en mode ; avec toute cette avidité grimée en liberté de choix.

La mort & la tragédie se déroulent tous les jours, à chaque minute, non seulement dans le Tiers Monde, mais à New York, aux USA… Pourquoi la publicité n’a-t-elle jamais été honteuse auparavant ? Les médias – qui ne peuvent jamais émettre un seul son sans gerber un cliché – parlent aujourd’hui du réveil d’un géant endormi (signifiant par là que nous n’aurons jamais plus de terrorisme, etc.) – mais qu’était ce sommeil ? Et que peut bien signifier ce réveil avec un sentiment de honte ?

La semaine dernière, nous acceptions sans problème que nos valeurs sociales les plus élevées soient exprimées en termes de prix (la « marque de la Bête » comme disent les bigots, ces « prophètes de l’apocalypse »). Cette semaine, nous ressentons de la honte. Dans une interview du Times, une dessinatrice de mode a exprimé son doute quant au fait que son travail puisse avoir la moindre signification & elle se demandait comment elle allait pouvoir vivre avec ça.

L’industrie de la mode est également honteuse ; Hollywood est honteux ; même les médias de l’information ont exprimé un très bref désir pour plus de bienséance & de dignité & de décence.

Sommes-nous supposés ressentir cette honte de notre trivialité, de notre petitesse d’esprit, de notre ironie postmoderniste, de notre frénésie de consommation, de notre haine du corps & de la nature, de nos obsessions pour les gadgets & « l’information », de notre pop culture décadente, de notre art & de notre littérature mièvres ou morbides, etc. ? – Ou bien devrions-nous défendre tout cela comme des « libertés » de notre « mode de vie » ?

Nos dirigeants nous disent de retourner à notre train-train quotidien (après une période décente de deuil) avec l’assurance qu’ils donneront une signification à cet événement, qu’ils personnifieront notre haine & notre désir de vengeance, qu’ils joueront les arbitres entre nous & les forces du « mal ». Mais en quoi consiste exactement cette « vie normale » ? Pourquoi ressentons-nous toute cette honte ?

Les écoliers (toujours selon le Times) demandent à leurs professeurs ce que peut vouloir dire que les terroristes étaient prêts à mourir, à se tuer ; & leurs professeurs esquivent la question en disant que nous ne « pouvons pas comprendre ». Et les pontes de la publicité ne comprennent pas non plus – ils sont ahuris. Éveillés mais confus par une crise du sens. La semaine dernière, toute signification, tout sens pouvait s’exprimer en termes d’argent. Pourquoi 5 000 meurtres devraient-ils changer la signification du sens ?

Une société de vêtements italienne très à la mode (1) utilise la mort pour vendre ses produits. Des photographies – d’immenses panneaux d’affichage – montrent des personnes en train de mourir du SIDA ou attendant leur exécution – afin de vendre des robes de laine. Comme si tout cela était « normal » dans cette vie » ? Doit-on revenir vers ça ?

Pendant quelques jours, on n’a entendu aucune musique dans les rues. Aucun haut-parleur n’a martelé l’air du battement de ses basses, nul chant de haine des femmes & des homos, nul chœurs de Madison Avenue pour chanter des hymnes aux délices des biens de consommation ou des vacances passées au milieu de la misère des autres.

Pendant quelques heures ou quelques jours, aucune manipulation officielle de l’événement, aucun slogan/logo dans les médias, aucune interprétation, aucun sens n’est apparu. Nous avons regardé les nuages de poussière s’élever au-dessus de la ville, d’abord à l’est vers Brooklyn, puis dans le West Side de Manhattan, & enfin du côté de l’East Side également. Avec l’odeur & la brume pestilentielle entourant la lune est apparu le cauchemar de la signification occulte du nuage : des esprits en colère & déconcertés au sein d’un immense nuage blanc. Et nous avons respiré & inspiré ce nuage en nous. Jamais il ne ressortira de nos poumons. Ce que le nuage désirait c’était une explication, une signification.

Mais le jour suivant la manipulation était là, les médias avaient trouvé – ou on leur avait donné – ces centaines de personnes qui périrent en essayant de se sauver – « Attack on America » – notre liberté, nos valeurs, notre mode de vie menacés par ces « lâches » qui n’étaient, en fin de compte, pas « lâches physiquement » (ainsi que certains officiels l’ont expliqué au Times). Peut-être n’étaient-ils que des lâches « moraux » ?

Pourquoi nous haïssent-ils ? Certaines personnes ont posé cette question restée sans réponse. Nous haïssent-ils parce que nous utilisons 75% des ressources mondiales alors que nous ne représentons que 20% de la population ? Parce que nous avons bombardé Bagdad & Belgrade sans même risquer la vie d’un seul américain ? Parce que nous exportons dans le monde une culture insipide & débile, des jeux vidéo parlant de la mort, des films montrant la mort, des shows télé discourant de la mort, des marchandises mortes, de la musique qui tue l’esprit ? Parce que nous avons permis à la publicité de copier nos formes artistiques les plus élevées ? Parce que nous définissons la « liberté » comme étant notre liberté de diriger & d’être dirigés par l’argent ?

Les politiciens ont dit qu’« ils » étaient jaloux de nous & de notre mode de vie, que par conséquent ils voulaient le détruire. L’envie – oui, pourquoi pas ? Le système même du capital global est basé sur l’envie. Il doit l’être. Pas d’envie, pas de désir. Pas de désir, pas de raison de dépenser. Pas de raison de dépenser, implosion du capital global. CQFD. Mais alors, pourquoi les nababs de la pub & les dessinateurs de mode & les équipes de sport & les artistes ressentent-ils cette étrange & inexplicable honte ? Et pourquoi les terroristes étaient-ils prêts à mourir juste parce qu’ils enviaient notre richesse & notre mode de vie & notre liberté d’acheter, & de dépenser, & de gaspiller ? Qu’est-ce que tout cela signifie ?

Après l’Holocauste (ou Hiroshima, ou le goulag), certains philosophes ont dit qu’il ne pourrait plus y avoir la moindre poésie ou le moindre art. Mais apparemment ils avaient tort. Nous avons encore de la poésie. Elle ne veut sans doute plus dire la même chose qu’auparavant. Il se peut qu’elle ne veuille plus rien dire. Mais nous l’avons. Et qui aurait pu rêver aux portes de Buchenwald ou de Treblinka qu’un jour nous aurions des pubs pour Nike ou des sitcoms célébrant les avocats ?

Est-ce qu’une quelconque signification émergera des événements du 11 septembre ? Sans signification, la tragédie ne se conclut pas par une catharsis mais par une dépression, une peine sans fin. Nos dirigeants cherchent une « fin » – sans doute en tuant de nombreux enfants afghans – sans doute par une quelconque croisade contre les Sarrasins – & bien sûr par un retour à la normale. On va « leur » montrer – en refusant toute signification. Nous dormirons car c’est notre droit de ne pas nous éveiller dans la confusion & dans la honte.

Notre sommeil sera troublé. Nous devrons « sacrifier quelques libertés » afin de protéger la Liberté. Nous devrons avoir peur & haïr. Mais dans quelques semaines, dans quelques mois nous aurons enterré cette peur & cette haine, en fait nous aurons transformé toutes ces émotions en Image, Mauvais Œil médiatique, notre inconscient externalisé. Nous aurons des sitcoms & des gangsta rap & des arguments quant à nos droits à télécharger tout ce que l’on veut gratos sur nos ordinateurs. On fera revoler tous ces avions qui pollueront à nouveau « notre » ciel de leurs bruits & de leurs substances cancérigènes.

Voilà notre revanche ! Voilà notre sens ! Voilà notre moralité !

La Crise du Sens. Peter Lamborn Wilson, « The Crisis of Meaning ». Traduction française par Spartakus FreeMann, octobre 2009 e.v.

(1) La société Benetton.

Dans les mêmes eaux...

Nouvelle version de KAosphOruS, le WebZine Chaote francophone.

Ce projet est né en 2002 suite à une discussion avec un ami, Prospéro, qui fut à la source d’Hermésia, la Tortuga de l’Occulte. Le webzine alors n’était pas exclusivement dédié à la Magie du Chaos, mais après la disparition de son fondateur, il a évolué vers la version que vous pouvez aujourd’hui lire.

L’importance de la Chaos Magic(k) ou Magie du Chaos grandit au sein de la scène magique francophone. Nous espérons apporter notre clou au cercueil…
Melmothia & Spartakus FreeMann

  1. A lire et à vouloir comprendre tout cela, n’a aucun sens quelque part . Nous vivons dans une société multi-vivante, humaine, diverse et diversifiée, l’Âme demeure individuelle.Il peut y avoir une donnée pastorale de meilleur aloi, cependant le troupeau n’est jamais au même stade de compréhension. Peu de communautés se parfassent en même temps.

    Inéluctablement les erreurs collectives se redisent et ne se réduisent pas. (Les génocides, même le plus horrible, n’ont rien éradiqué dans le monde, quant à la perpétuation de l’horreur).

    Tout pourtant nous est dit par les Dix Commandements, qui sont les leviers universels, redits avec d’autres mots, pour prétendre encore s’arroger la jouvence d’une nouvelle pensée, par la “Constitution des Droits de l’Homme”, voit-on quelque-chose changer, sinon la prétention que certains en tirent :
    “Nous avons inventé un nouveau Monde” On a coupé des têtes, versé le sang… ..On va pouvoir prendre la place des morts, des gisants.

    Comment pourrait-on penser que l’inconscient collectif n’est pas lourd au dessus de nous ? Comment percer cette chape étouffante ?

    De plaies en plaintes, de déconvenues en écoeurements la jeunesse aura toujours soif de nouveau, de la mode, ses/nos désirs furent prégnants à cet âge. Les valeurs elles, sont éternelles, et je crois profondément, que ce n’est qu’à l’aune de nos retours successifs que nous apprenons simplement à nous parfaire le karma pour moi est la seule pierre-ponce utile à faire en sorte que le silex primitif puisse devenir perle de nacre.

    Nos premiers tours à nous furent sans nul doute tout aussi catastrophiques que ce que nous voyons aujourd’hui avec recul.

    “Rien de nouveau sous le Soleil” dit la BIBLE. Peut-on s’accommoder de cela ? Certes non, alors à tout le moins devenons exemplaire, et peut-être seulement, notre minuscule périphérie percevra des différences. Et encore pas sur, quelquefois c’est barbant de voir quelqu’un qui ne met pas les doigts dans un seul pot de confiture.
    On s’en éloigne, on le craint, des fois qu’il serait délateur.

    La bataille, c’est soi avec soi et le regard critique que l’on émet, n’est-ce pas encore le calque qui permet de nous apprécier davantage, pensant ainsi “Moi au moins je ne suis pas ainsi” !

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