Économie sumérienne

Un secret public : tout le monde sait, mais personne ne parle. En voici un autre : les faits sont publiés, mais personne n’y prête attention.

Une tablette cunéiforme, appelée la Liste du Roi sumérien, dit que « la royauté est tout d’abord descendue des cieux dans la cité de Eridou », dans le sud de Sumer. Les Mésopotamiens pensaient qu’Eridou était la plus ancienne cité du monde, et l’archéologie moderne confirme ce mythe. Eridou fut fondée vers 5000 avant notre ère et disparut enfouie dans les sables vers l’époque du Christ.

Le dieu d’Eridou, Ea ou Enki (une sorte de Neptune et d’Hermès combinés), avait une ziggourat où l’on sacrifiait des poissons. Il possédait le ME, les 51 principes de la civilisation. Le premier roi, appelé « Staghorn », régnait probablement en tant que grand-prêtre d’Enki. Quelques siècles plus tard advint le Déluge et la royauté dut à nouveau descendre des cieux, cette fois à Uruk et à Ur. C’est alors que Gilgamesh apparaît sur la liste. Le Déluge a réellement eu lieu ; Sir Léonard Wooley [1] a découvert une couche de limon à Ur entre deux strates de villes habitées.

L’évêque Ussher [2] avait calculé selon la Bible que le monde fut créé le 19 octobre 4004 av. J.-C. à 9 heures du matin. Au niveau darwinien cela n’a aucun sens, mais fournit une assez bonne date pour la fondation de l’état sumérien, qui fut sans aucun doute l’aube d’un monde nouveau. Abraham venait d’Ur en Chaldée ; la Genèse doit beaucoup à l’Enuma Elish (le Mythe mésopotamien de la Création). Le seul texte en notre possession est en babylonien tardif, mais il est basé sur un original sumérien. Mardouk, le dieu de la guerre de Babylone, a semble-t-il été copié à partir de personnages antérieurs, dont Enki.

Avant la Création, le monde subissait l’emprise d’une famille de dieux. Leur chef à cette époque, Tiamat (un avatar typique de la déesse de la terre universelle du Néolithique), décrite par le texte comme un dragon ou un serpent, règne sur une progéniture de monstres et lambine avec son « Consort » (le grand-prêtre) Kingu, un prototype efféminé de Tammuz/Adonis. Les plus jeunes d’entre les dieux ne sont pas satisfaits de son règne ; ils sont « bruyants », et Tiamat (ainsi que le dit le texte) veut les détruire, car leurs bruits dérangent son paresseux sommeil. En réalité, les jeunes dieux en ont simplement marre de faire tout le sale boulot, car ils ne sont pas – encore – des « humains ». Les dieux veulent le Progrès. Ils élisent Mardouk comme roi et déclarent la guerre à Tiamat.

Une épouvantable bataille s’ensuit. Mardouk triomphe. Il tue Tiamat et découpe son corps en deux sur toute la longueur. Il sépare les deux moitiés dont l’une devient le ciel, en haut, et l’autre la terre, en bas.

Ensuite, il tue Kingu et le découpe en petits morceaux. Les dieux mélangent cette bouillie sanglante avec de la glaise et façonnent des petites figurines. Ainsi furent créés les humains, robots pour les dieux. Le poème se termine par une ode triomphale à Mardouk, le nouveau roi des cieux.

Très clairement, c’est la fin du Néolithique. Dieu-de-la-cité, dieu-de-la-guerre, dieu-de-métal versus déesse-pays, déesse-lascive, déesse-florale. La Création du Monde équivaut à la création de la civilisation, à la séparation, à la hiérarchie, aux maîtres-esclaves, à l’en haut – l’en bas. La ziggourat et la pyramide symbolisent la nouvelle forme de la vie.

Combinons l’Enuma Elish et la Liste du Roi et nous obtenons un document secret des plus explosif concernant les origines de la civilisation – non pas une évolution graduelle vers un futur inévitable, mais un coup d’état violent, un renversement de la société primordiale égalitaire de l’Âge de la Pierre par la conspiration d’un groupe de mages noirs cannibales (le sacrifice humain apparaît dans les découvertes archéologiques d’Ur III, et un phénomène macabre similaire dans les premières dynasties égyptiennes).

Vers 3100 avant notre ère, l’écriture fut inventée à Uruk. Il semblerait que l’on puisse observer ce moment dans les strates : une couche sans écriture, la suivante avec. Bien sûr, l’écriture a aussi une pré-histoire (comme les états). Depuis l’aube des temps, une forme de comptabilité s’était développée à partir d’un système de comptage basé sur des morceaux de poterie ayant la forme d’objets usuels (jarres d’huile, barres de métal, etc.). Des sceaux, sous forme de glyphes, avaient également été inventés avec des images utilisées héraldiquement afin de désigner les possesseurs de ces sceaux. Sceaux et unités de compte étaient ensuite pressés sur des morceaux de glaise qui étaient conservés dans les archives du temple – sans doute s’agissait-il de l’enregistrement des dettes vis-à-vis du temple (à l’Âge Néolithique, les temples servaient sans aucun doute comme centres de redistribution ; à l’Âge du Bronze ils commencèrent à fonctionner comme des banques).

Comme je le conçois, l’invention de l’écriture a dû avoir lieu au sein d’une famille particulièrement brillante d’archivistes du temple, sur trois ou quatre générations, disons un siècle. Les pièces de comptes furent abandonnées et un stylet de roseau fut alors utilisé afin d’imprimer des signes dans la glaise, signes basés sur les formes des anciens symboles de compte, avec des pictogrammes supplémentaires imitant les sceaux. Le comptage fut facilement réduit de piles de pièces de compte en signes-nombres. La véritable avancée fut faite avec l’idée de génie que certains pictogrammes pouvaient être utilisés pour évoquer leur son, sans plus de rapport avec leur signification première, et recombinés afin d’« épeler » d’autres mots (particulièrement des abstractions). Intégrer les deux systèmes se révéla assez lourd, mais peut-être que nos rusés scribes considérèrent plutôt cela comme un avantage. L’écriture se devait d’être difficile, car il s’agissait d’un mystère révélé par les dieux et d’un monopole de la nouvelle classe des scribes. Peu d’aristocrates apprirent à lire et à écrire – une affaire de bureaucrates. Mais l’écriture fournissait la clé d’un état en expansion, en séparant le son de sa signification, l’émetteur et le récepteur, et la vue des autres sens. L’écriture comme séparation à la fois reflète et renforce la séparation comme un « écrit », comme un destin. L’action à distance (et aussi dans le temps) constitue la magie de l’état, le système nerveux du contrôle. L’écriture tout à la fois est et représente la nouvelle idéologie de la « Création ». Elle rejette la tradition orale de l’Âge de la Pierre et efface la mémoire collective du temps d’avant la hiérarchie. Dans le texte nous avons tous toujours été des esclaves.

En combinant image et mot en un seul « même »[3] ou hiéroglyphe, les scribes d’Uruk (et quelques années plus tard les scribes prédynastiques de l’Égypte) créèrent un système magique. Selon un mythe syncrétiste tardif gréco-égyptien, lorsqu’Hermès-Toth inventa l’écriture, il se vanta auprès de son père Zeus qu’à présent les humains n’oublieraient jamais plus rien. Zeus répondit, « au contraire mon fils, maintenant ils vont tout oublier ». Zeus avait perçu le but occulte du texte : l’oubli de l’oral, de l’auditif, la fausse mémoire du texte – en réalité le texte perdu. Il vit le vide là où les autres ne voyaient qu’une plénitude d’informations. Mais ce vide est le telos [4] de l’écriture.

L’écriture débute comme une méthode de contrôle de la dette due au temple – la dette déjà comme une autre forme de l’absence. Quand une floraison de textes économiques apparaît quelques strates plus tard, nous nous trouvons déjà immergés dans un monde économique complexe basé sur la dette, les intérêts, les intérêts composés, le servage de dette ainsi que l’esclavage, les loyers, la propriété privée et publique, le marché international, les monopoles et même un « bazar des prêteurs d’argent ». Pas d’argent comme nous le connaissons aujourd’hui, mais des monnaies-marchandises (habituellement de cuivre ou du blé), souvent prêtées à un intérêt de 33,33 % l’an. Le Jubilé ou période d’abandon de dettes (connu dans la Bible) existait déjà à Sumer qui sans cela aurait croulé sous le poids de ses dettes.

Tôt ou tard la banque (c’est-à-dire le temple) résoudrait ce problème en obtenant le monopole de l’argent. En prêtant à intérêt dix fois ou plus ses actifs réels, la banque moderne tout à la fois crée de la dette et l’argent pour rembourser cette dette. Fiat, « que cela soit ». Mais à Sumer même l’endettement du roi (de l’état) vis-à-vis du temple (la banque) avait déjà commencé.

Le problème avec l’argent-denrée, c’est que personne ne peut avoir un monopole sur les vaches ou le blé. Leur matérialité les limite. Une vache peut avoir un veau, le blé peut pousser, mais jamais à un taux d’intérêt demandé par l’usure. L’argent ne pousse pas du tout.

Ainsi, nous obtenons la brillante avancée suivante : le roi Crésus de Lydie (Asie Mineure, 7e siècle avant notre ère) invente la pièce de monnaie, un perfectionnement de l’argent tout comme l’alphabet grec (également au 7e siècle) l’était de l’écriture. À l’origine, les jetons du temple signifiaient l’enregistrement de la « juste portion » d’un individu au sacrifice commun, une quantité de métal sur laquelle on imprimait le sceau royal ou celui du temple (souvent l’effigie d’un taureau), la pièce de monnaie débuta sa carrière avec du mana, quelque chose de supernaturel, quelque chose de plus (ou moins) que le poids du métal. Étape suivante : les pièces sont gravées des deux côtés ; l’un avec une image, l’autre avec un texte. Vous ne pouvez jamais voir les deux côtés en même temps, ce qui suggère le caractère métaphysique glissant de l’objet, mais ensemble ils constituent un hiéroglyphe, un mot-image exprimé en un seul mème métallique.

La pièce de monnaie pouvait « réellement » valoir leur poids de métal, mais le temple soutenait qu’elle valait plus et le roi était prêt à soutenir ce décret. L’objet et sa valeur sont séparés ; la valeur fluctue librement, l’objet circule. L’argent marche comme il marche à cause de l’absence et non en raison d’une présence. En fait, l’argent consiste largement en une absence de richesse-dette – votre dette au roi et au temple. En outre, libéré de ses entraves dans la pénible matérialité de la monnaie-marchandise, l’argent peut à présent prétendre à l’éternité, allant bien au-delà des vaches et des jarres de bière, au-delà de toutes les choses terrestres, ou célestes. « L’argent engendre l’argent », jubilait Ben Franklin. Mais l’argent est mort. Les pièces de monnaie ne sont qu’objets inanimés. L’argent doit donc être la sexualité des morts.

Toute l’économie Gréco-égypto-sumérienne se résume très bien dans le texte hiéroglyphique du billet de dollar yankee, la publication la plus populaire de l’histoire de l’Histoire. La chouette d’Athéna, l’une des premières images de monnaie, est perchée microscopiquement sur la face du billet dans le coin supérieur gauche du bouclier en haut à droite (vous aurez besoin d’une loupe), et la Pyramide de Chéops est surmontée de l’œil Omniscient d’Horus, œil panopticônical de l’idéologie. Le blason de la famille Washington (étoiles et bandes) combiné avec l’aigle impérial et un faisceau de flèches, etc. ; un portrait de Washington en tenue de Grand Maître Maçon ; et même l’aveu que ce billet n’est pas autre chose qu’une reconnaissance de dette, publique ou privée. Depuis 1971 le billet n’a même plus sa « contrepartie » en or, et il n’est plus que pure textualité.

Le hiéroglyphe en tant que concentration magique du désir dévie la psyché de l’objet vers sa représentation. Il « enchaîne » l’imagination et définit la conscience. En ce sens, l’argent constitue le grand triomphe de l’écriture, la preuve d’un pouvoir magique. L’image exerce un pouvoir sur le désir, non un contrôle. Le contrôle est ajouté lorsque l’image est sémantisée (ou aliénée) par le logos. L’emblème (l’image plus sa légende) offre au désir ou à l’émotion un cadre idéologique et dirige par là sa force. Le hiéroglyphe, c’est l’image plus le mot, ou l’image en tant que mot (« rébus »), de là le pouvoir et le contrôle du hiéroglyphe sur le conscient et l’inconscient – en d’autres mots, sa magie.

Économie sumérienne, Peter Lamborn Wilson. Source : « Sumerian Economics ». Traduction et notes : Spartakus FreeMann, août 2011 e.v.

Notes :

[1] Archéologue britannique qui consacra quinze ans de sa vie, de 1919 à 1934, à fouiller le site de l’antique Ur (Mésopotamie, sur le territoire de l’actuel Irak

[2] James Ussher (né le 4 janvier 1581 – mort le 21 mars 1656) a exercé les fonctions d’archevêque anglican d’Armagh et de primat d’Irlande entre 1625 et 1656.

[3] L’Oxford English Dictionary définit le mème comme « un élément d’une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation ».

[4] Du grec Τέλος (télos), fin, but.

 

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